Depuis le 1er décembre, la Thaïlande a un nouveau roi : une cinquantaine de jours après la disparition de son auguste père, Sa Majesté Bhumibol Adulyadej, mort le 13 octobre à 88 ans après avoir régné soixante-dix ans, le prince héritier Maha Vajiralongkorn est ainsi devenu le dixième souverain de la dynastie des Chakri, fondée à Bangkok en 1782.

Le nouveau roi porte l’humble et simple titre de Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun, ce qui, en langue pali, signifie non moins humblement : « Descendant du dieu Indra, par son sang et sa chair, seigneur de tous les anges. »

Une acception un brin décalée, au vu de la réputation de jouisseur sans frontières du prince désormais roi : trois fois divorcé, il passe la plupart de son temps dans une grande propriété qu’il a achetée près du lac Starnberg, en Bavière, et où il vit avec sa nouvelle compagne. Voulait-il d’ailleurs seulement être roi ? Certains se le demandaient eu égard à son existence de playboy qui tranchait fortement avec l’austérité de comportement affichée par son défunt père.

On murmure que Maha Vajiralongkorn, qui est tout de même âgé de 64 ans, aurait épousé récemment et en secret sa nouvelle régulière, une dénommée Suthida. Mais rien d’officiel n’a transpiré de l’épais voile de secret qui entoure les affaires royales en Thaïlande. Tout ce que l’on sait est que cette ancienne hôtesse de l’air de Thai Airways a été récemment élevée au titre de lieutenant général de la garde personnelle de son conjoint…

Le crime de lèse-majesté plus puni que jamais

Au soir de la mort du roi Bhumibol, les Thaïs apprenaient une nouvelle à peine croyable : l’héritier annonça qu’il n’accepterait pas tout de suite la charge royale, préférant auparavant « faire son deuil ». Une décision pour le moins inhabituelle, la succession étant censée, en Thaïlande, intervenir dès le décès du roi précédent. La décision devait rapidement alimenter la machine à fabriquer de la rumeur, très active sous ces latitudes.

Personne n’a évidemment rien su de définitif sur la question : toutes les affaires de la couronne sont protégées par une loi de lèse-majesté, particulièrement sévère, qui peut envoyer le contrevenant aller passer une quinzaine d’années dans les geôles thaïlandaises.

Le régime actuel, dirigé par une junte militaire depuis le dernier putsch de mai 2014, empêche les Thaïlandais de trop en savoir. Même les médias non thaïs et diffusant dans des langues incompréhensibles ici pour le commun des mortels, y compris l’anglais, sont fermement censurés. Exemple : à chaque fois que la BBC, visible sur le « bouquet » de chaînes de télévision disponibles sur le câble en Thaïlande, mentionne ces derniers jours le nouveau roi, les censeurs interrompent le programme. Ils anticipent ce qui pourrait être dit de déplacé sur la personnalité du monarque.

La simple mention de ses trois divorces est un sujet tabou dans la presse thaïe. La première personne qui vient d’être arrêtée pour lèse-majesté depuis la proclamation du nouveau roi est un étudiant en droit, Jatupat Boonpattararaksa, qui a été dénoncé pour avoir simplement partagé sur les réseaux sociaux le lien d’un article du site de la BBC dans lequel la vie quelque peu dissolue du prince était mentionnée.

Crise politique depuis dix ans

Les autorités ont prévenu : même si l’on ne « poste » pas directement sur Facebook un contenu inapproprié, le seul fait d’envoyer un lien sur un sujet mentionnant de manière négative la monarchie pourra relever de la lèse-majesté. Depuis un mois et demi, 1 300 sites Internet ont été fermés manu militari.

Les généraux ont pour souci principal d’assurer la pérennité de la monarchie – et la survie de l’institution militaire dans sa forme actuelle – dans un pays en crise politique permanente depuis une décennie. Si, selon la Constitution, le roi règne mais ne gouverne pas, le palais joue un rôle politique fondamental, quoique indirect. La monarchie est considérée comme le garant de la pérennité d’un système oligarchique composé des aristocrates, des hauts responsables militaires et d’une partie de l’élite des hommes d’affaires sino-thaïs.

Pas question, donc, de laisser les journalistes oser informer le public des questions royales : la Thaïlande, sur ce sujet, vogue ainsi au gré d’informations fantaisistes : ici Alice ne va jamais au-delà du miroir, car il lui en cuirait ; et la Thaïlande n’est pas le pays des merveilles. Le jour où le nouveau roi a été proclamé par une Assemblée nationale sans pouvoirs où ne siègent que des obligés de la junte, le Bangkok Post, grand quotidien anglophone, a titré sur la « joie » des Thaïlandais. En fait, le prince jouit d’une réputation plutôt mitigée et personne n’a vu dans les rues du royaume la population se réjouir particulièrement de l’accession sur le trône de Maha Vajiralongkorn…

Apres négociations

Une inquiétude pourrait en outre se faire jour chez les tenants du système à propos des bonnes relations que le nouveau roi avait entretenues naguère, en tant que prince héritier, avec l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé par l’armée en 2006. Un homme que détestaient l’ancien roi et les généraux actuellement au pouvoir. Le nouveau roi sera-t-il tenté de réactiver cette vieille « amitié » avec celui qui avait personnifié plus tard l’opposition des « chemises rouges », militants souvent issus des campagnes pauvres ?

Selon bien des experts écrivant sous des noms d’emprunt sur des sites hébergés à l’étranger, si le nouveau roi a demandé un délai avant de monter sur le trône, c’est parce que d’âpres négociations ont eu lieu en octobre entre différents clans au sein du palais royal et de l’armée. Certains, qui lui étaient hostiles, auraient tenté de lui imposer un certain contrôle, croit-on comprendre. Y sont-ils arrivés ? On en saura plus l’hiver prochain, quand, au terme d’un deuil d’un an et des funérailles du défunt roi, Maha Vajiralongkorn sera officiellement couronné en tant que Rama X.

Par Bruno Philip - Le Monde - 7 décembre 2016


Enquête en Thaïlande sur le portrait du roi fait par la BBC

Les autorités thaïlandaises sont mécontentes du contenu d'un portrait du nouveau roi rédigé par la BBC et vont ouvrir une enquête sur cet article, qui a déclenché la colère sur les réseaux sociaux d'habitants du pays le jugeant insultant.

Insulter la monarchie en Thaïlande, ce qu'on appelle du terme français lèse-majesté, est un grave délit passible de jusqu'à quinze ans de prison.

Le roi Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun, ou Rama X, a accédé au trône le 1er décembre, cinquante jours après la mort de son père. La BBC dans son service en langue thaï en ligne a ensuite publié un portrait de lui.

Accès à cet article a été bloqué mardi par le ministère de l'Economie numérique. C'était toujours le cas mercredi et un message indiquait "bloqué pour contenu inapproprié".

Le ministre de la Défense, Prawit Wongsuwan, a dit à la presse que lse autorités allaient enquêter "car c'est leur devoir de s'occuper de tout ce qui est contraire à la loi".

La BBC, dont les locaux ont été perquisitionnés mardi par des policiers en civil et quelques soldats, a refusé de faire le moindre commentaire.

Par Aukkarapon Niyomat, Amy Sawitta Lefevre & Pracha Hariraksapitak - Reuters - 7 décembre 2016