Les allégations d’une terrible répression militaire contre la population musulmane qui filtrent depuis des semaines de l’Etat birman de l’Arakan placent la Birmanie et sa première ministre de facto, Aung San Suu Kyi, dans une situation délicate. L’ancienne dissidente, qui occupe la double fonction de ministre des affaires étrangères et de conseillère d’Etat, est désormais consciente de la position d’isolement croissant du Myanmar (le nom officiel de la Birmanie) sur le plan diplomatique. Particulièrement à l’égard des pays musulmans de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean), dont la Birmanie fait partie.

Pour tenter de contrer les accusations de violences d’Etat contre les musulmans rohingya des districts nord de l’Arakan, Aung San Suu Kyi avait invité, à Rangoun, lundi 19 décembre, les ministres des affaires étrangères des neuf autres pays de l’Asean. Le but était de tenter d’« expliquer » la position de la Birmanie, cette dernière ne reconnaissant pas la citoyenneté de beaucoup de ces musulmans qu’elle considère comme des immigrés « bengalis » venus du Bangladesh voisin.

C’est avec la Malaisie, pays majoritairement musulman, que les relations de la Birmanie se sont le plus détériorées ces dernières semaines. Anifah Aman, son ministre des affaires étrangères, a estimé que la situation dans l’Etat de l’Arakan « est désormais une préoccupation régionale et devrait être résolue de concert par les pays de l’Asean ». Le 4 décembre, le premier ministre malaisien, Najib Razak, avait accusé la Birmanie de « génocide » dans l’Arakan. Outrée, Aung San Suu Kyi avait décidé d’interdire aux travailleurs migrants birmans de se rendre en Malaisie, où ils forment une importante communauté. Avec le Bangladesh voisin, où plus de 27 000 Rohingya ont fui depuis début octobre, les relations se sont également dégradées. Depuis l’attaque initiale de combattants d’un groupe armé rohingya contre des postes-frontières birmans le 9 octobre, un assaut qui avait été le déclencheur de la répression, l’armée birmane a annulé toutes les réunions qu’elle tient habituellement avec ses homologues bangladais. Et c’est au Bangladesh qu’auraient bien pu être entraînés ces assaillants, préfigurant les contours d’un possible nouveau conflit avec la Birmanie.

Embarras

Cité par l’Agence France-Presse, l’ancien secrétaire général de l’Asean, Ong Keng Yong, a jugé que la crise birmane est « ce genre de problèmes qui pourraient avoir des conséquences sur les questions de paix et de sécurité » dans la région. De son côté, le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Zeid ­Al-Hussein, a vertement critiqué la Birmanie vendredi 16 décembre pour sa gestion de la crise « dépourvue de sensibilité », qui a consisté « à faire empirer une situation déjà mauvaise ».

Les discussions de Rangoun, qualifiées de « franches et constructives » par le ministre singapourien des affaires étrangères, Vivian Balakrishnan, n’ont pas dû être aisées à mener pour Aung San Suu Kyi, qui ne peut se permettre de reconnaître une « épuration ethnique », en dépit de nombreux témoignages en ce sens. Amnesty International a publié lundi un épais rapport sur la situation. Un Rohingya du village de Wa Peik y décrit des conditions de vie effroyables dans cette région, où environ 130 000 personnes survivraient sans aucune aide extérieure depuis deux mois en raison du blocus imposé par les autorités birmanes : « Nous n’avons pas de nourriture, pas de vêtements, on dort dans les champs. On est proches du point de rupture. »

La Prix Nobel de la paix 1991 est dans l’embarras entre une armée restée tout puissante et une opinion internationale en partie déçue par le comportement au pouvoir de celle qui fut une icône mondiale de la lutte pour les droits de l’homme.

Par Bruno Philip - Le Monde - 20 décembre 2016