Le second signataire est Mgr Dominic Mai Thanh Luong, 76 ans, évêque auxiliaire émérite du diocèse d’Orange (Orange County, Californie), aux Etats-Unis. Le texte est suivi d’un certain nombre de signatures de soutien, parmi lesquelles celle du P. Jean Trân Công Nghi, directeur de l’importante agence de presse Vietcatholic. News, dont le siège est en Californie, et celle du P. Etienne Bui Thuong Luu, directeur du magazine catholique Dân Chua (‘Peuple de Dieu’), destiné à la diaspora vietnamienne en Europe.

Au premier abord, ce texte se présente comme un portrait, on pourrait presque dire une photographie instantanée de la communauté catholique au Vietnam d’aujourd’hui. Le portrait est illustré par les références aux événements survenus au cours de ces dernières années. Cependant, le présent de l’Eglise catholique décrit dans cet exposé est sans cesse confronté aux quatre siècles de l’histoire connue de l’Eglise au Vietnam (1615-2016).

Si, pour les deux auteurs, le caractère « héroïque » de cette histoire du catholicisme au Vietnam ne fait pas de doute, les problèmes auxquels l’Eglise du Vietnam est affrontée n’en sont pas moins réels. Ils tiennent pour une part, selon eux, à la situation des catholiques vivant à l’intérieur d’un pays où un parti communiste détient le pouvoir, mais aussi à un certain type de rapport entretenu tout au long de l’histoire avec le Saint-Siège, puis, enfin, encore et surtout, à la présence de la menace millénaire d’un pays voisin agressif.

La traduction française présentée ici est de la rédaction d’Eglises d’Asie.

L’Eglise catholique au Vietnam

L’Eglise catholique au Vietnam a été véritablement héroïque et glorieuse, mais il semble qu’aujourd’hui, on assiste à un certain déclin de cette Eglise au sein d’un pays lui-même en danger, bouleversé de l’intérieur par un ennemi venant de l’étranger.

Une Eglise héroïque

Une Eglise exceptionnellement héroïque et glorieuse ! Après seulement 401 années d’histoire, la foi a été propagée à de très nombreuses personnes qui ont cru et ont adhéré au christianisme.

L’Eglise s’est montrée héroïque à cause de l’Evangile, de sa vérité et de l’amour du Seigneur Jésus. Elle a contribué à accomplir au sein de notre peuple de très nombreuses œuvres dans des domaines comme la culture, la politique, la société, les sciences, l’éducation, la santé ! Pour parler concrètement, aujourd’hui même, les détenteurs du pouvoir communistes du Vietnam sont obligés de passer par les documents historiques rédigés par les missionnaires et les cartes géographiques dessinées par eux afin de faire la preuve de la souveraineté du Vietnam sur les archipels de la mer de Chine méridionale et de connaître son territoire. Mais plus particulièrement, les missionnaires se sont servis de l’alphabet latin pour créer l’écriture nationale (quôc ngu) avec seulement 27 lettres alors que l’écriture « Nôm » inspirée des caractères chinois en comportait 224. Il s’agit là d’une œuvre extrêmement précieuse pour notre peuple puisqu’elle lui a permis d’échapper à une étroite dépendance à l’égard de la Chine que toute l’Histoire nous rappelle. Cette belle œuvre a aidé le Vietnam à se développer et à se dépasser. Elle a aussi permis à l’évangélisation d’être plus efficace.

Malgré cela, deux fautes ont été reprochées aux catholiques : ils auraient manqué de « piété filiale » à l’égard des ancêtres et de loyauté à l’égard de la patrie. Ils portaient atteinte à la piété filiale en adhérant à une religion qui ne vénère pas les ancêtres. Ils n’auraient pas été loyaux vis-à-vis de leur patrie parce qu’ils ont suivi les envahisseurs français ! En réalité, il n’y a eu qu’un petit nombre de missionnaires étrangers qui, en partie à cause d’un patriotisme étroit, en partie parce qu’ils étaient en butte à la persécution, se sont attachés aux troupes des envahisseurs pour échapper à la mort.

A cause de ces deux fautes qu’on leur attribuait injustement, les Vietnamiens adhérant au catholicisme ont été considérés comme des citoyens de seconde ou de troisième classe. On les a traités de réactionnaires, de traîtres à la patrie. On les a dépouillés de leurs droits civiques. Ils ont été dispersés, persécutés pendant des centaines d’années jusqu’à présent ! Malgré cela, les catholiques continuent avec persévérance de vivre en accord avec leurs convictions : « en harmonisant leur vie profane et leur vie religieuse » parce qu’ils sont convaincus qu’« un chrétien authentique fait preuve de la piété filiale la plus intense et qui aime avec le plus d’authenticité ses compatriotes et sa patrie ! ». En termes simples : « L’amour de Dieu et l’amour des autres sont une seule et même chose ! »

Mais alors pourquoi donc une Eglise vivant dans l’harmonie et l’unité, bénéficiant d’effectifs missionnaires éprouvés, est-elle en train de décliner dans un pays pour lequel le Seigneur a choisi le « fouet » du communisme, au pouvoir dans le pays depuis soixante-dix ans ? Des événements comme l’exode de 1954 et le mouvement des boat people de 1975 ne seraient-ils pas une façon pour le Seigneur de proclamer à l’Eglise du Vietnam : « Il faut te mettre en marche ! » ?

Une Eglise sur une pente déclinante…

Selon les données statistiques de 2015, l’Eglise du Vietnam, qui fut autrefois appelée « la fille aînée de l’Eglise en Asie », avec une moyenne de 8 % de catholiques pour la décennie 1950, n’est plus aujourd’hui qu’au cinquième rang derrière les Philippines, la Corée du Sud, le Timor-Oriental et le Liban. Les catholiques ne représentent plus aujourd’hui que 6,50 % de la population. L’Eglise catholique du Vietnam bénéficie d’une organisation structurée, de l’intégralité des commissions épiscopales, y compris les commissions missionnaires mises en place depuis le sommet de l’Eglise jusqu’à la moindre des paroisses. Malgré cela, les résultats se font attendre… Pourquoi donc ? Serait-ce parce que l’organisation n’est pas assez serrée, parce que l’activité des commissions n’est pas encore effective ?

Nos associations, pour l’essentiel, mènent leurs activités dans le cadre de l’Eglise. Les apparences sont imposantes : on célèbre les cérémonies religieuses ; on construit des églises, des maisons pour les activités catéchétiques. Mais la pratique religieuse pèse moins lourd si l’on considère le domaine de la prière ou encore de la mission. La jeunesse, les pauvres, les non-chrétiens, les communications sociales, les livres et journaux, autant de domaines dont on se préoccupe très peu.

En ce qui concerne le personnel d’Eglise, plus particulièrement les religieux et le clergé diocésain, ils sont formés dans des établissements comme les séminaires, les instituts de formation « où il y a beaucoup d’enseignants et peu de formateurs ». La formation des clercs se fait en fonction des besoins des paroisses et non pas dans la perspective de leur envoi en mission ! Nos prêtres et les religieux sont formés en référence à la culture européenne ou américaine, beaucoup plus qu’en fonction de la culture de l’Asie orientale. Les étudiants manquent de connaissances sur leur propre langue, sur la culture, l’histoire du Vietnam, de telle sorte qu’il y a un écart dans le langage et le comportement entre les pasteurs et la population, qu’elle soit non chrétienne ou chrétienne. A cause de leur cléricalisme et de leurs goûts occidentaux, beaucoup de pasteurs ne font pas confiance aux laïcs. Par ailleurs, la richesse apparente affichée par certains clercs et religieux constitue un véritable obstacle à la propagation de l’Evangile.

L’attitude des masses catholiques à l’égard de leur pays a joué un rôle décisif dans le développement de l’Eglise. A l’époque de la domination française, puis durant la période de dite du nationalisme (époque de la République du Sud-Vietnam, 1954-1975), il y a eu des éléments relativement positifs, souvent trop positifs. Dans la période communiste que nous vivons, notre pays est menacé par la Chine, qui s’empare de nos archipels et bouleverse tous nos domaines d’activité. A l’intérieur, une très grande pauvreté rend la population insatisfaite. Elle se soulève, elle manifeste, elle fait entendre ses plaintes un peu partout. L’ensemble des catholiques et plus particulièrement la Conférence des évêques du Vietnam gardent un silence redoutable, une attitude qui pourrait bien être une barrière empêchant de nombreux non-chrétiens de rejoindre l’Eglise…, mais qui pourrait aussi écarter d’elle de nombreux catholiques.

Dangers pour la liberté de l’Eglise

Si l’on se tourne du côté du Saint-Siège, on s’aperçoit qu’il y a aussi de nombreuses situations compliquées. Est-il vrai que le Saint-Siège classe les catholiques vietnamiens à un niveau peu élevé ? Cela tient-il à l’influence du colonialisme français ou au communisme ? Concrètement, les nominations des premiers évêques vietnamiens aux postes importants ont été très tardives alors qu’au Vietnam, il y avait de nombreux croyants cultivés et généreux. Il a fallu attendre 318 années, de 1615, date de l’arrivée des premiers jésuites, jusqu’à 1933, pour qu’un Vietnamien soit ordonné évêque. Il a fallu 335 ans pour que la capitale, Hanoi, obtienne son premier évêque vietnamien ; c’était en 1950. Ensuite, Saigon, alors capitale de la République du Sud-Vietnam, dut attendre cinq ans de plus pour être dirigée par un évêque vietnamien (1955). Pour bénéficier du premier cardinal, le Vietnam dut patienter jusqu’à 1976, après que les communistes se soient emparés du Sud, en 1975. La reconnaissance de l’âge adulte de l’Eglise du Vietnam n’a eu lieu qu’en 1960, date de la proclamation de la hiérarchie. Malgré cette reconnaissance, elle est restée sous le patronage de la Congrégation de la propagation de la foi…, cela après 345 années de prédication de l’Evangile (1615-1960).

Au contraire, en 1975, les nominations du Saint-Siège furent, semble-t-il, trop hâtives et les changements de postes embrouillés et difficiles à comprendre. (…). On peut citer le cas de Mgr Paul Nguyên Van Hoa, qui avait été nommé évêque du diocèse de Phan Thiêt. Mais, arrivé sur place, il constate que Mgr Nicolas Huynh Van Nghi est déjà sur les lieux pour occuper ce poste. Un peu plus tard, Mgr Nghi a été appelé à l’archevêché de Saigon, où il est l’objet d’un refus.

En 1972, pourquoi le pape Paul VI a-t-il refusé de recevoir le président de la Républiques du Sud-Vietnam, Nguyên Van Thiâu, alors qu’il recevait Xuân Thuy, envoyé spécial de la République démocratique du Nord-Vietnam ?

En 2008, le 30 janvier, pourquoi donc le cardinal secrétaire d’Etat Tarcisio Bertone a lui-même signé la lettre N° 915/08/RS/FAX, intervenant directement dans l’affaire de la Délégation apostolique de Hanoi alors que la Conférence épiscopale du Vietnam pouvait très bien résoudre le problème elle-même ? Mais ce qui est le peut-être le plus regrettable, c’est le grand nombre de concessions auxquelles a dû se résoudre l’Eglise après 1975, face au régime communiste, en particulier en ce qui concerne le choix des candidats à l’épiscopat ! Ce choix est à l’origine de multiples ennuis. Il a causé et causera dans le futur de grands dommages pour l’indépendance, la liberté et le prestige de l’Eglise. Il semble que l’on soit en train d’appliquer cette politique de concessions en Chine continentale. Souhaitons qu’elle ne se réalise pas !

L’expérience ressentie au plus profond d’eux-mêmes par de nombreux membres du parti communiste de haut niveau, dans le monde comme au Vietnam, ou par les personnes qui se sont laissées fasciner par la doctrine communiste et qui se sont réveillées, devrait être soigneusement méditée par les diplomates du Saint-Siège lorsqu’ils travaillent avec les dirigeants communistes vietnamiens, particulièrement dans les négociations en vue de l’établissement de relations diplomatiques entre le Vietnam et le Saint-Siège. Comme l’a dit le président actuel de la Russie, Vladimir Poutine : « Celui qui croit à ce que disent les communistes n’a pas de tête ! Celui qui fait ce qu’ils ordonnent n’a pas de cœur ! ». Quant à Mikhaïl Gorbatchev, ancien secrétaire général du Parti communiste soviétique, il a déclaré : « J’ai consacré la moitié de ma vie à l’idéal communiste. Aujourd’hui, je dois dire avec tristesse que le parti communiste ne connaît que la propagande et le mensonge ! » Espérons qu’il n’arrivera rien à Mgr Paul Nguyên Thai Hop, du diocèse de Vinh, rien de semblable à ce qui s’est passé pour Mgr Ngô Quang Kiêt il y a quelques années. Espérons aussi que le Saint-Siège ne recherchera pas à établir des relations diplomatiques à n’importe quel prix !

La Conférence des évêques du Vietnam a besoin de courage pour assumer la responsabilité de l’orientation du navire qu’est l’Eglise du Vietnam d’une façon plus positive, plus énergique et fournir en temps opportun des spécialistes capables et fidèles auprès du Saint-Siège.

Nous avons énuméré ci-dessus une série de considérations sur la situation de l’Eglise dans un pays où la population vit pauvrement sous un régime communiste dictatorial, menacée par les multiples formes de l’expansionnisme de la Chine. Mais ces considérations émanent d’un cœur qui aime l’Eglise ainsi que la patrie, le Vietnam, (…) l’Eglise au Vietnam.

Prenons la route de la mission dans l’esprit et à la manière d’Esther et du peuple juif autrefois. C’est un chemin qui permettra à l’Eglise au Vietnam de dépasser toutes les vicissitudes et les épreuves pour proclamer dans l’enthousiasme la bonne nouvelle de la vérité et de l’amour et de contribuer à l’édification d’un pays développé et prospère.

A Orange County, le 25 novembre 2016; par Mgr Michel Hoang Duc Oanh et Mgr Dominic Mai Thanh Luong

Agence Eglise d'Asie - 22 décembre 2016