Davy Chou, 33 ans, Fontenaisien (aux Roses) d’origine cambodgienne, est l’auteur à ce jour d’un premier long-métrage documentaire remarquable et remarqué – Le Sommeil d’or (2012) – portant sur les traces du cinéma cambodgien populaire avant le désastre génocidaire khmer rouge qui a dévasté le pays dans ses œuvres comme dans sa chair. Il passe aujourd’hui à la fiction, autre étape significative dans son parcours d’auteur, qui confirme le désir d’enracinement de ce jeune cinéaste dans un terreau cambodgien dont son aîné, Rithy Panh, était jusqu’à présent, du moins vu de chez nous, le seul mais exemplaire représentant.

L’hommage rendu dans Le Sommeil d’or à un état passé de la culture populaire cambodgienne, aussi indéterminé et fragmentaire fut-il, semble devoir autoriser Davy Chou à prospecter dans Diamond Island le présent de ce pays, quitte à en tirer une musique, une lumière, une ambiance à peine moins vacillante ni parcellaire, dispensatrice en tout état de cause d’une poésie semblablement élégiaque. Qu’il cueille, cette fois-ci, dans les chantiers du futur de Phnom Penh, sur cette « île du diamant » qui donne son titre au film et sur laquelle s’édifie, selon la volonté des politiques et des promoteurs immobiliers, une nouvelle idée du Cambodge, élitaire, luxueuse, conforme en un mot au rêve mondialisé de la réussite pour un petit nombre contre le plus grand.

Couleurs phosphorescentes

Le film accompagne la montée du personnage principal – Bora, 18 ans, garçon pauvre venu de la campagne – dans la capitale, où il est embauché sur les chantiers de Diamond Island. Il s’y ménage une amitié avec un petit groupe de jeunes de son âge, passant les nuits entières à baguenauder, draguer les filles, rêver d’un avenir qui prend les couleurs phosphorescentes, illuminées, d’un éternel quartier de plaisir. Pour Bora, ce rêve s’incarne plus particulièrement dans la réapparition d’un frère aîné disparu depuis cinq ans, Solei, lequel se manifeste sous les auspices enchantés de chevauchées nocturnes à moto, de filles de rêves, de boîtes de nuit. Il y a aussi, hors champ, ce mystérieux protecteur américain dont Solei prétend qu’il pourrait assurer leur avenir à tous deux aux Etats-Unis.

Ce qu’il adviendra de cet espoir donne la mesure de ce récit de formation placé sous l’invocation d’une reprise cambodgienne de Quando quando quando (Tony Renis, 1962), mémorable hit du miracle économique italien qui pourrait être le modèle d’un Cambodge placé, après le désastre, sur l’orbite de la reconstruction capitalistique du pays. Un plan socio-économique que chaque plan du film prend plastiquement en charge en faisant luire mille lumières et mille objets dans la nuit, en poussant les couleurs pop et la langueur des sensations au maximum de leur intensité, mais pour mieux revenir, chaque matin, à la froide réalité du chantier qui met durement à l’épreuve tant l’amour que l’amitié.

La mise en scène, au service d’un récit qui évoque immédiatement celui de Rusty James, de Francis Ford Coppola, puise aussi ses influences, de manière non moins flagrante, dans le répertoire des grandes figures du cinéma asiatique, du Taïwanais Hou Hsiao-hsien au Chinois Jia Zhang-ke en passant par le Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul. Autant de références plus que respectables pour un jeune cinéaste qui cherche sa voix, mais qui rendent Diamond Island sans doute moins original, moins puissant que Le Sommeil d’or. Cette entrée en matière fictionnelle, brillante à tous égards, n’en laisse par moins présager une suite avantageuse.

Film français et cambodgien de Davy Chou. Avec Sobon Nuon, Cheanick Nov, Madeza Chhem, Mean Korn, Samnan Nut (1 h 43).

Par Jacques Mandelbaum - Le Monde - 28 Décembre 2016


“Diamond Island” : la mutation du Cambodge filmée avec délicatesse par Davy Chou

La mue d'un jeune Cambodgien, miroir des mutations de son pays. Un récit initiatique au charme singulier.

Ils sont à peine sortis de l'adolescence, triment le jour dans les chantiers et traînent le soir en scooter, en regardant des édifices à peine achevés qui scintillent très haut dans le ciel. On est sur la presqu'île de Koh Pich, surnommée Diamond Island, au sud de Phnom Penh, théâtre de la modernité en marche. C'est dans ce nouveau quartier investi par des promoteurs immobiliers chinois que Bora, 18 ans, débarque avec un ami. Ils ont quitté leur campagne, en quête d'ascension sociale et d'un tremplin pour aller plus loin encore, dans un autre pays. Sur place, Bora déchante un peu. Le travail est dur, mal payé et dangereux — certains tombent des échafaudages. Heureusement, le soir, toute la jeunesse se retrouve.

Davy Chou, jeune cinéaste français d'origine cambodgienne, filme par touches simples mais délicates. Il capte les signes d'un moment de transition, tant pour Bora qu'à l'échelle du Cambodge, pays qui s'est transformé à la vitesse de l'éclair, passant de Pol Pot au libéralisme et son miroir aux alouettes. Sur les cendres pas tout à fait éteintes du passé, dans un présent incertain, le film dessine des parcours de vie, des destins croisés. Un soir, Bora retrouve par hasard son grand frère, parti cinq ans plus tôt, et qui n'avait plus donné de nouvelles depuis. Etudiant cool et motard, il magnétise Bora, le sort, lui parle d'Amérique... Ange noir, il semble cacher quelque chose. Bora rencontre aussi une fille, puis une autre. A travers son récit initiatique, Diamond Island décrit une réalité qui a parfois les apparences du rêve. La nuit, le film baigne dans des couleurs fluorescentes. Le jour, la lumière blanche est aveuglante, verticale, et tout semble peint, les immeubles, les habits. Ce style distille un charme impressionniste, musical. L'histoire est minimaliste, les états d'âme priment. Entre ivresse et spleen, réussites et rendez-vous manqués, Davy Chou sait représenter le temps qui passe trop vite ou pas assez pour une jeunesse qui a déjà le sentiment de vieillir.

Par Jacques Morice - Télérama - 28 décembre 2016


« Diamond Island », les deux visages du Cambodge

Ce deuxième long métrage confirme le talent d’un jeune cinéaste français d’origine cambodgienne, qui signe un envoûtant portrait de génération.

Cinéaste de 33 ans, Davy Chou s’était fait connaître à l’automne 2012 avec un magnifique documentaire, Sommeil d’or, qui tentait de mettre en lumière, avec beaucoup de sensibilité et une belle audace formelle, les traces encore perceptibles du cinéma cambodgien effacé par les Khmers rouges. Ce long métrage coproduit par Rithy Panh, grand explorateur de la mémoire cambodgienne, avait aussi été sélectionné pour le prix La Croix du documentaire 2013.

Petit-fils d’un producteur de Phnom Penh mais né en France, Davy Chou signe avec Diamond Island un second film tout aussi enthousiasmant que le premier. D’un documentaire sur un passé qui n’existe plus, nourri des témoignages de rares survivants, le réalisateur passe à une fiction portée par de jeunes visages d’aujourd’hui, tournés vers leur avenir. « Après avoir capté la présence du passé, il s’agit de saisir le sentiment du futur, mais toujours en gardant la caméra dans le présent », témoigne-t-il.

« Ne pas plaquer son prisme sur les choses »

Œuvre aux nuances multiples, Diamond Island (du nom d’un quartier ultramoderne en construction) met en scène deux adolescents envoyés vers la ville immense et ses chantiers, où les besoins en main-d’œuvre sont permanents. Bora et son ami trouvent sans peine à louer leurs bras, vivent dans des baraquements à proximité des armatures de béton, censées incarner le progrès en marche. Ils font la connaissance d’autres jeunes, errent en ville, attirés par les lumières de fêtes foraines.

Bora y retrouve par hasard un de ses frères aînés, qui avait laissé la famille sans nouvelles. Ce grand frère un peu mystérieux se dit étudiant, fréquente une jeunesse dorée qui circule sur de rutilantes motos et lui ouvre les portes d’un autre monde. « Il y a les laissés-pour-compte de la modernité et une minorité qui arrive à sauter dans le train en marche, constate Davy Chou. En dépit de cette porosité très ténue entre classes sociales, on sent le même appétit de la jeunesse pour l’image que représente Diamond Island. Tous se sentent devant une page blanche et sont dans le plaisir de l’écrire. C’est une façon de tourner le dos à un passé tragique. »

Les qualités de ce long métrage à l’envoûtante atmosphère témoignent de l’acuité de ce jeune cinéaste qui, à la manière d’un Jia Zhang-Ke, fait œuvre de mémoire pour le futur. « Je ne veux pas parler de retour aux sources, confie Davy Chou. Je ne suis pas allé au Cambodge pour me chercher moi, mais me rapprocher de l’autre, de quelque chose qui m’était étranger. Il faut prendre garde à ne pas plaquer son prisme sur les choses, mais prendre le temps d’observer. Le film est né de la tension entre deux regards. »

Par Arnaud Schwartz - La Croix - 27 décembre 2016