Il est 5 h, Hanoï s’éveille. Comme le chanterait Jacques Dutronc, « les balayeurs sont pleins de balais… » Sur la rive orientale du lac Hoàn Kiêm, au cœur de la ville, dans l’ancien quartier colonial français, un square, encadré par les rues Lê Lai et Lê Thach qui mènent au grand bâtiment Art déco de la Banque nationale, un souvenir de l’Indochine française.

La grande statue de bronze de Ly Thai Tô, roi du Vietnam du Xe siècle, trône au centre du square. La nuit encore noire, des balayeurs, chapeaux traditionnels sur la tête, balais de paille en mains, exécutent un ballet étonnant.

Mais le spectacle du petit matin à Hanoï ne se limite pas à ça. Avant que le fracas de la circulation ne s’empare des grands axes, des centaines d’habitants s’installent le long des berges du lac. Comme dans la plupart des autres parcs de la capitale politique du Vietnam.

Aérobic à la sauce Vietnam

À leur programme, exercices physiques. « Au Vietnam, les gens sont très matinaux, explique Hoai Anh Le, directeur d’une agence de voyages. Mes enfants, par exemple, se lèvent à 6h pour aller à l’école à 7h. Le réveil musculaire est une tradition dans notre pays. »

Autour du lac, les personnes âgées, notamment, enchaînent les gestes de l’art martial traditionnel, le taï-chi ou de yoga. Mais la modernité trouve aussi sa place.

À 5 h pile ce mardi, les plus matinales sont des jeunes filles. Elles s’installent sur la place juste à côté de la Vietinbank et de la très officielle Maison des hôtes du gouvernement.

La sono est branchée. Elle crache une suite ininterrompue de rythmes techno. La séance, style Véronique et Davina des années 1980, est un mélange d’aérobic, de pas de danses et de stretching. Ça déménage pendant plus d’une heure !

Au fond de la place, Ly Thai Tô veille. Du haut de ses 3,35 m, ses 34 tonnes sont solidement posées sur un piédestal de 6,75 m. Soit une hauteur totale de 10,10 m comme 1010, date à laquelle le roi transféra la capitale de Hoa Lu à Hanoï.

Marcheurs et joggeurs

Tout autour du lac, des marcheurs et joggers entament également leur éveil physique. Tous les âges, des hommes, des femmes : tout Hanoï se réunit au petit matin. Ils marchent ou courent sous les flamboyants, ces arbres qui donnent à la ville des couleurs magnifiques lors de leur fleuraison. Presque tous courent dans le même sens, comme les New-Yorkais à Central Park, autour du Réservoir.

6 h approche, les lampadaires viennent de s’éteindre. Il fait noir. Au pied du roi, un nouveau groupe se constitue. Une majorité de femmes mais aussi quelques hommes. Tout le monde semble se connaître. On se tape dans les mains, on se congratule, on se prend dans les bras. Les tenues sont plutôt cool, sportives mais quelques femmes en tailleurs et chaussures à talons sont aussi de la partie.

Sono ouverte, débute une extraordinaire chorégraphie. Difficilement déchiffrable pour un néophyte. On y retrouve des gestes de taï-chi. L’influence du voisin chinois a été très importante dans l’histoire du Vietnam. S’ajoutent aussi des éléments de mimes, des pas de danses. Le tout au son d’une play-list improbable mêlant techno, airs de variété vietnamienne et musique classique.

Yoga du rire

La séance monte en énergie. D’un coup, le groupe forme une farandole immobile. Chacun tape en rythme sur le dos de son voisin, lui masse le cou, tout en lançant des cris. Le soleil se lève. La séance va bientôt toucher à sa fin. Le groupe s’est reconstitué. Soudain, des bouches des gymnastes sortent des cris puis, comme des éclats de rire. Une bonne partie de yoga du rire avant de partir au boulot !

Pendant ce temps, des femmes, imperturbables, font des offrandes et brûlent des bâtons d’encens dans un autel posé au pied du roi.

Derrière la statue, un autre style de réveil musculaire est au menu. Valse, java, pas de danse… des couples très élégants évoluent depuis quelques minutes. Leur haut-parleur passe une version vietnamienne de l’Aventurra, de Stone et Charden.

7 h. Le jour est totalement levé, les jeunes arrivent. Un maillot du PSG fait son apparition. Une partie de foot s’organise. Un peu plus loin devant une statue au style soviétique, des filets ont été montés pour des échanges de badminton ou de dacau. Ce sport consiste à garder en l’air un volant en utilisant les pieds et d’autres parties du corps. Les mains sont interdites. Un véritable sport national au Vietnam. Mardi matin, une jeune femme affronte un homme plus mûr. Spectacle impressionnant.

Entre 7 h et 8 h, Hanoï est définitivement éveillée. Les centaines de milliers de scooters deviennent les rois de la rue. Une autre forme de chorégraphie urbaine débute.

Par Jean-Christophe Lalay - Ouest France - 28 décembre 2016