Depuis l’indépendance de la Birmanie, en 1948, les Rohingya font face à une discrimination constante. Une loi promulguée en 1982, quand la junte militaire était encore au pouvoir, a eu pour conséquence le renforcement de leur marginalisation et l’ancrage « légal » du déni de nationalité qui fait de la plupart d’entre eux des individus sans identité. On évalue leur nombre en Arakan à quelque 1,3 million. Ils sont environ un autre million en exil.

Depuis de violentes émeutes entre Rohingya et Arakanais bouddhistes, en 2012, qui avaient fait plus de 200 morts, une centaine de milliers de ces musulmans sont parqués dans des camps de déplacés près de la capitale arakanaise de Sittwe. Interdits de séjour dans cette ville où ils formaient il y a encore cinq ans une importante communauté.

Le terme même de Rohingya est contesté et son utilisation est politiquement connotée. Il aurait été pour la première fois mentionné en 1799 par un géographe et botaniste écossais, Francis Buchanan-Hamilton : un peuple nommé « Rooinga » vit dans le nord de l’Arakan, écrivit-il. Il a ensuite disparu pour n’être réutilisé qu’à partir des années 1970 par des activistes « rohingya » désireux de forger une identité ethnique singulière. Et de contrer ainsi le terme de « Bengali » dont se servent, presque comme une injure, les Bamars, l’ethnie principale de Birmanie, pour désigner cette population musulmane effectivement originaire du Bengale. Pour les militants de la cause des Rohingya, ces derniers auraient cependant des origines plus complexes, qui pourraient être aussi persanes, turques, arabes, pachtounes…

Progression vertigineuse

A l’origine, ces musulmans du nord de l’Arakan sont venus du Bengale après la première guerre anglo-birmane et les débuts de l’occupation britannique de cette région en 1826. A une époque où les musulmans étaient encore très peu nombreux dans cette zone, les Anglais vont encourager les populations du Bengale oriental à s’implanter en Arakan. Ces derniers seront attirés par la commercialisation du riz et le dynamisme du port d’Akyab, la future Sittwe. La plupart d’entre eux vont ainsi émigrer depuis l’est du Bengale à majorité musulmane qui deviendra en 1947 le Pakistan oriental puis, après la sécession de 1971, le Bangladesh. Les Rohingya continuent de parler un dialecte proche de celui de Chittagong, la grande ville portuaire du sud du Bangladesh.

C’est donc à l’époque coloniale que les graines de la discorde entre musulmans et bouddhistes ont été semées, les seconds devenant en peu de temps minoritaires au profit des musulmans dans plusieurs districts frontaliers. L’historien Jacques Leider, spécialiste de l’Arakan, rappelle que, selon un recensement britannique datant de 1869, les « mahométans » représentaient seulement 5 % de la population de l’Arakan. En 1912, un autre recensement montre une progression démographique vertigineuse des « membres de la communauté des musulmans de langue bengalie » : 30 % de la population. Presque tous dans les districts nord où la répression fait rage aujourd’hui.

S’ajoute à cela un autre arrière-plan historique d’importance, qui explique aussi l’hostilité particulière des Arakanais bouddhistes à l’égard des musulmans : en 1784, les rois birmans avaient remporté la victoire contre le royaume de l’Arakan, alors indépendant du reste de la Birmanie. Quarante-deux ans plus tard, les Anglais débarquèrent, après avoir à leur tour vaincu les Birmans dans la région. Il en résultera, pour les Arakanais, le sentiment d’avoir été floués par une Histoire au terme de laquelle ils ont été pris en tenaille entre, à l’ouest, les musulmans venus du Bengale et, à l’est, les Birmans qui leur ont imposé leur « règne ».

Par Bruno Philip - Le Monde - 4 Janvier 2016


Rohingya : la nouvelle épreuve d’Aung San Suu Kyi

Le silence de la Prix Nobel de la paix, première ministre de facto de la Birmanie, face à la terrible répression menée par l’armée contre la minorité musulmane dans l’ouest du pays menace d’anéantir son crédit.

De l’Afrique du Sud à l’Europe centrale, plus d’un combattant de la démocratie en a fait l’expérience : il est plus facile d’être vertueux dans l’opposition au totalitarisme que dans l’exercice du pouvoir, une fois le dictateur chassé. C’est au tour d’Aung San Suu Kyi, l’icône de la résistance birmane, d’affronter cette épreuve. La terrible répression menée par l’armée de son pays contre la minorité musulmane rohingya a atteint de telles proportions qu’elle menace d’anéantir le crédit de celle que les Birmans appellent encore respectueusement « The Lady ».

Les témoignages recueillis par notre envoyé spécial, qui corroborent les accusations formulées ces derniers mois par les organisations humanitaires, sont accablants. Viols, meurtres, persécutions : rien n’est épargné à cette minorité originaire du Bengale, poussée vers la Birmanie au XIXe siècle par l’Empire britannique. Les relations entre Rohingya et l’ethnie majoritaire en Birmanie, les Bamars, pour la plupart de confession bouddhiste, ont souvent été difficiles. Des dizaines de milliers de Rohingya sont parqués depuis des années dans des camps de réfugiés au Bangladesh voisin et dans des camps de déplacés en Birmanie. En 2012, de graves émeutes entre Rohingya et bouddhistes dans l’Etat d’Arakan, dans l’ouest de la Birmanie, où vit la minorité, ont relancé l’exode. L’attaque d’un poste-frontière birman, le 9 octobre, par des centaines de combattants d’un groupe armé rohingya jusque-là inconnu a fourni le prétexte d’une nouvelle vague d’exactions des forces armées birmanes, dont un épisode a même été filmé par un militaire lui-même et posté sur les réseaux sociaux.

Otage du compromis

Fille du général Aung San, héros de l’indépendance birmane assassiné, Aung San Suu Kyi, aujourd’hui âgée de 71 ans, a forcé l’admiration du monde entier par sa résistance courageuse et stoïque à la dictature militaire, pour laquelle elle a reçu le prix Nobel de la paix. Enfermée pendant quinze ans en résidence surveillée dans sa grande maison décrépie, elle a fini par sortir victorieuse de ce combat, en se faisant élire députée en 2012, en négociant la transition avec ses geôliers, puis en menant son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, à la victoire il y a un an. Empêchée par une disposition introduite dans la Constitution par les militaires de se présenter à la présidence, elle a les titres officiels de ministre des affaires étrangères et de conseillère d’Etat, mais a de facto le pouvoir d’un premier ministre.

L’armée birmane, toutefois, reste très puissante et a conservé de multiples leviers du pouvoir. Otage du compromis, Aung San Suu Kyi est prisonnière d’une autre manière. Souvent critiquée, à l’étranger, sur les violations des droits de l’homme, elle déteste qu’on l’accuse de trahir son image d’icône. « Je ne suis pas une icône, a-t-elle souvent rétorqué, je suis une femme politique qui veut la réconciliation nationale », impliquant que la complexité de la réalité et le pragmatisme la contraignent, parfois, à se salir les mains. Comme son père, elle est confrontée au problème d’un Etat multiethnique dominé par une majorité inflexible. Elle aurait tort de renoncer à ce dernier combat : plus que de son image personnelle, il en va du respect des droits de l’homme les plus fondamentaux, de l’avenir de son pays et des relations de la Birmanie avec les Etats voisins, dont plusieurs abritent d’importantes populations musulmanes.

Editorial du "Monde" - 4 Janvier 2017


Birmanie : Aung San Suu Kyi, l’icône démocrate, silencieuse face à l’armée

Indifférente ou impuissante, la Prix Nobel de la paix, première ministre de facto du pays depuis avril, a peu réagi à la répression anti-Rohingya.

Même les critiques les plus acerbes d’Aung San Suu Kyi n’auraient pas anticipé un tel scénario : celle qui fut l’un des symboles les plus révérés de la lutte universelle pour les droits de l’homme et la démocratie, cette Lady naguère assignée à résidence pendant quinze ans par une junte militaire, punie pour son obstination à conduire son pays sur les chemins de la liberté, se mure aujourd’hui dans le silence. Au moment où l’on serait en droit d’attendre qu’elle mette en accord sa parole de femme politique avec ses idéaux d’ex-dissidente.

Aung San Suu Kyi, dont les fonctions de ministre des affaires étrangères et de conseillère d’Etat font d’elle un premier ministre de facto, est-elle incapable, impuissante ou peu désireuse de se confronter aux militaires et de dénoncer les horreurs perpétrées par les forces de sécurité contre les musulmans rohingya de l’Arakan ? Peut-être les trois à la fois…

Marge de manœuvre étroite

Depuis son accession au pouvoir, en avril 2016, à la suite du triomphe de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), aux élections législatives, sa marge de manœuvre a toujours été d’une très inconfortable étroitesse : l’armée reste toute-puissante au « Myanmar ». En dépit de la démocratisation du pays, les militaires disposent toujours d’une représentation automatique de 25 % dans les deux chambres du Parlement ; les ministères-clés de la défense, de l’intérieur et des frontières leur sont attribués sans conteste. Ils gardent ainsi le contrôle et la haute main sur le processus décisionnel des opérations militaires. Que cela soit en Arakan contre les Rohingya ou sur le théâtre d’autres opérations de contre-insurrection dans une nation divisée, meurtrie par la poursuite d’autres rébellions de minorités ethniques sur ses frontières.

Aung San Suu Kyi n’a pas vraiment son mot à dire. Il lui faut composer avec Min Aung Hlaing, le chef de l’armée. Mais, dans le contexte qui prévaut dans l’Arakan, il est indéniable qu’elle n’a pas su trouver la bonne mesure entre les compromis nécessaires avec les généraux et la défense des principes constituant le socle même de son engagement en politique.

Une vidéo diffusée sur Internet en début de semaine, et qui montrait des gardes-frontières birmans en train de frapper des Rohingya alignés à terre, mains sur la tête, au cours de l’une des « opérations de nettoyage » lancées dans l’Arakan, l’a tout de même forcée, pour la première fois, à réagir : le 2 janvier, son bureau a annoncé que quatre policiers, dont le responsable de la vidéo « selfie », avaient été arrêtés.

Mais l’image de la Prix Nobel 1991 est désormais à ce point abîmée que ses pairs commencent à regimber : fin décembre 2016, une douzaine d’anciens « Nobels » ont fait parvenir au Conseil de sécurité de l’ONU une lettre dans laquelle ils appellent les Nations unies à déployer tous leurs efforts pour « mettre fin à la crise » en Arakan.

« Frustration » de ses pairs

Au passage, des personnalités comme l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, Malala Yousafzaï, la Pakistanaise victime des talibans et le plus jeune Prix Nobel de la paix, Muhammad Yunus, le « banquier des pauvres » du Bangladesh, et José Ramos-Horta, ancien président du Timor-Oriental, étrillent la Dame : « En dépit des appels répétés à Mme Aung San Suu Kyi, nous ne pouvons qu’exprimer notre frustration devant le fait qu’elle n’a pris aucune initiative pour défendre les droits des Rohingya et leur assurer la citoyenneté. »

Même si elle continue d’être une icône généralement incontestée chez les Birmans – qui, pour beaucoup, ne s’émeuvent guère d’une tragédie visant une population musulmane méprisée de longue date –, c’est sur la scène internationale qu’elle risque de perdre des plumes. Les critiques fusent de toutes parts : « Elle se met la tête dans le sable », s’insurge, dans une tribune du South China Morning Post de Hongkong, le chercheur australien Manjit Bhatia, qui conclut : la Birmanie « a régressé dans une xénophobie sauvage d’ultradroite ».

D’autres pointent le fait que la Dame, fille du général Aung San, l’architecte de l’indépendance birmane, fait partie de l’ethnie principale des Bamars et éprouve peut-être pour les musulmans comme un certain dédain. Dans son livre The Lady and The Generals (éditions Penguin, 2016, non traduit), le journaliste britannique Peter Popham avait raconté l’anecdote suivante : en 2013 à Londres, Aung San Suu Kyi, à l’époque chef de l’opposition, est interviewée à la BBC par la célèbre journaliste anglo-pakistanaise Mishal Husain. Cette dernière lui pose des questions sur les Rohingya et la pousse dans ses retranchements à propos de son peu d’empressement à dénoncer la situation déjà peu enviable dans laquelle ils se trouvent depuis longtemps. A la fin de l’entretien, excédée, la Prix Nobel de la paix explose, hors caméra : « Mais personne ne m’avait dit que j’allais être interviewée par une musulmane ! »

Par Bruno Philip - Le Monde - 4 Janvier 2017