Moins d’un an après avoir connu une alternance historique, la Birmanie est confrontée à une escalade des tensions avec de violents combats et l’exil de dizaines de milliers de personnes à l’étranger. Exposé sur deux fronts, le pays fait face, dans le Nord et l’Ouest, à deux graves crises qui illustrent toutes les limites du mandat d’Aung San Suu Kyi et les faiblesses de la transition.

C’est dans les Etats Shan et Kachin (nord) que les affrontements ont été les plus violents ces derniers jours. Ils opposent l’armée birmane (Tatmadaw) à la KIA, l’armée de l’indépendance Kachin, l’un des groupes armés ethniques les plus puissants. Depuis mardi, au moins 4 000 personnes ont fui la région autour de Laiza, la ville bastion de la KIA, pour gagner la Chine voisine. Ils sont allés rejoindre les quelque 15 000 réfugiés qui avaient déjà fui les combats en décembre.

L’armée s’est lancée dans une offensive massive avec l’utilisation de grands moyens aériens et d’artilleries en cherchant à contrôler des lieux stratégiques. Elle a verrouillé l’accès à tout observateur indépendant, y compris Yanghee Lee, le rapporteur spécial pour les droits de l’homme de l’ONU en visite dans le pays, compliquant la possibilité d’avoir une idée précise sur le nombre de victimes dans cette région poudrière. «L’armée veut arriver en position de force aux négociations sur le processus de paix qui doivent reprendre le 12 février, après le premier rendez-vous d’août, analyse Renaud Egreteau , chercheur au Centre Wilson à Washington. La mousson a pris fin et comme chaque année, elle reprend les opérations. C’est très cyclique. Mais c’est la première fois que cela intervient sous le gouvernement dirigé par Aung San Suu Kyi et la Ligue nationale pour la démocratie (LND). L’armée démontre qu’elle peut faire ce qu’elle veut sans avertir les autorités civiles. Le chef d’état-major Min Aung Hlaing reste le seul maître à bord. Jamais l’armée n’avait mobilisé de tels moyens depuis 2012, c’est du jamais vu.»

La Tatmadaw est la cible d’attaques nourries de la KIA et plus globalement des autres rebellions armées (Kokang, Palaung, Wa) qui se sont rassemblées au sein de l’Alliance de la Confrérie du nord depuis l’automne. «Elle veut donc couper les voies d’approvisionnement entre les groupes ethniques et apporter une réponse forte aux opérations conjointes contre elle», poursuit Egreteau.

Au cœur du système politique, où elle détient 25% des sièges à l’Assemblée et nomme les trois ministres clés (Intérieur, Défense, Frontières), l’armée poursuit un double jeu : lancer des offensives sur le terrain tout en négociant la paix ethnique. «Dans ce climat, la LND et Aung San Suu Kyi n’ont pas développé leurs propres canaux de communication. Ils sont donc vraiment dépendants des militaires pour savoir ce qui se passe», note Renaud Egreteau.

Apartheid

La même analyse prévaut dans l’Etat Rakhine (ouest du pays). Cette fois, la crise n’oppose pas la Tatmadaw à des rebelles indépendantistes. Et les musulmans apatrides Rohingyas ne siègent pas à la table des négociations du processus de paix. Dans ce far-west birman pauvre et relégué, les Rohingyas fuient les opérations militaires de l’armée qui se sont intensifiées depuis l’automne. Rien que la semaine passée, 22 000 d’entre eux ont gagné le Bangladesh, selon un décompte de l’Ocha qui s’alarme de l’ampleur du phénomène. «A la date du 5 janvier, environ 65 000 personnes se trouvaient dans des camps répertoriés, des campements de fortune ou des centres d’accueil à Cox’s Bazaar», (sud du Bangladesh), indiquait lundi le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies. Là encore, jamais depuis 2012, de tels mouvements de populations n’avaient été constatés. Et il faut remonter aux années 1990 pour assister à des vagues d’immigration massives vers le Bangladesh.

Depuis octobre et l’attaque par plusieurs centaines d’hommes très sommairement armés de plusieurs postes de garde-frontière, les autorités birmanes sont confrontées à la menace de musulmans radicalisés. Comme l’a analysé en détail le think tank Crisis group en décembre, les insurgés qui se disent membres du Harakah al-Yaqin, (HaY) sont intervenus en défense des Rohingyas et apparemment pas pour des motifs jihadistes. L’apparition de ce groupe relativement organisé et financé par la diaspora est une nouveauté dans l’Etat Rakhine où, jusqu’à présent, les actions violentes étaient considérées contre-productives par les Rohingyas.

Considérés comme apatride par les autorités et la majorité bouddhiste et victimes d’un quasi-apartheid, les Rohingyas ont été pris pour cibles par les forces de sécurité birmanes qui se livrent à des exactions systématiques s’apparentant à du nettoyage ethnique selon des témoignages recueillis par des ONG et des observateurs indépendants. Les réfugiés racontent de nombreux cas de viols collectifs, de meurtres, de tortures, de destructions systématiques de villages, par ailleurs documentées par plusieurs images satellites. Une vidéo émanant d’un soldat et publiée la semaine dernière a également révélé comment les forces birmanes, parfois secondées par des milices bouddhistes locales, frappaient et humiliaient des populations.

«Pression phénoménale»

Le régime a lancé une enquête. Mais dans un rapport préliminaire, il a critiqué tout caractère systématique et massif aux exactions, critiquant les «fausses informations» et les «faux viols». Il a démenti les accusations de «génocide» et de «persécution religieuse» contre la minorité apatride. Une autre commission, dirigée par l’ex-secrétaire général des Nations unies Kofi Annan, doit rendre un rapport dans les dix prochains mois visant à améliorer le sort déplorable des Rohingyas.

D’ici là, Aung San Suu Kyi aura peut-être trouvé les mots que la communauté internationale et les Occidentaux attendent de la prix nobel de la paix, jadis plus soucieuse de non-violence et du respect des droits de l’homme. «Elle subit une pression phénoménale, mais elle ne fait pas grand-chose pour avoir toutes les cartes en main. Elle a choisi politiquement de ne rien dire pour ne pas risquer d’agacer les militaires et la population birmane qui restent hostiles à cette minorité musulmane», ajoute Renaud Egreteau. Et dans cette période de transition et de tensions, il est peu probable que l’armée joue d’elle-même la carte de la modération.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 12 janvier 2017


Birmanie : Les forces du gouvernement impliquées dans des meurtres et des viols

Le nouveau gouvernement civil birman a failli à faire rendre des comptes à l’armée responsable des violations continues des droits humains commises dans l’ensemble du pays, a déclaré aujourd’hui Human Rights Watch dans son Rapport mondial 2017 (version abrégée en français). Le gouvernement de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) que dirige Aung San Suu Kyi a fourni peu d’efforts pour s’attaquer à la répression violente de l’ethnie Rohingya menée par l’armée dans l’État de Rakhine et aux autres abus à l’encontre de civils dans des secteurs avec prédominance de groupes ethniques, ou pour réformer les lois limitant les droits à la liberté d’expression et au rassemblement, ébranlant ainsi la promesse de transition politique.

Dans cette 27e édition annuelle de son Rapport mondial (version intégrale en anglais de 687 pages, version abrégée en français de 247 pages), Human Rights Watch examine les pratiques en matière de droits humains dans plus de 90 pays. Dans son introduction, le Directeur exécutif, Kenneth Roth, explique qu'une nouvelle génération de populistes autoritaires cherche à infirmer le concept d'une protection individuelle basée sur les droits humains, en caractérisant ces droits comme une entrave à la volonté de la majorité. Pour toutes les personnes qui se sentent laissées de côté par l'économie mondialisée et qui craignent de plus en plus d'être exposées à des violences et à des crimes, les organisations de la société civile, les médias et le public ont des rôles essentiels à jouer en réaffirmant la validité des valeurs sur lesquelles les démocraties respectueuses des droits humains ont été édifiées.

« Aung San Suu Kyi et son nouveau gouvernement ont fait naitre l’espoir que la Birmanie avait enfin passé le cap de la transition vers une démocratie respectueuse des droits », a expliqué Brad Adams, directeur de la division Asie à Human Rights Watch. « Mais pour atteindre cet objectif, le gouvernement doit se battre pour les principes des droits humains et cela implique de demander des comptes à l’armée. »

Le gouvernement dirigé par la LND est entré en fonction en mars 2016 en tant que premier gouvernement du pays élu démocratiquement depuis 1962. Cependant, les dispositions de la Constitution de 2008 accordant à l’armée le contrôle de ministères clés et 25 % des sièges au Parlement, ainsi que le recours à des lois répressives, ont permis des abus continus des droits humains et contrecarré toute véritable réforme politique. En vertu de la Constitution de 2008, l’armée reste indépendante de toute surveillance civile et détient un pouvoir étendu sur les questions de sécurité nationale.

Le 9 octobre 2016, des attaques menées par des militants Rohingya contre des postes de gardes-frontières dans l’État de Rakhine au nord ont entraîné la mort de neuf agents. En réponse, l’armée a lancé des « opérations de nettoyage » et un confinement de la zone, refusant tout accès aux groupes d’aide humanitaire, aux médias indépendants et aux observateurs des droits.

Le confinement a empêché toute enquête indépendante sur les nombreux comptes rendus d’abus graves commis par les forces du gouvernement contre les villageois Rohingya, notamment des exécutions sommaires, des viols et d’autres violences sexuelles, des actes de torture et des mauvais traitements, des arrestations arbitraires et des incendies criminels. Les images satellite ont révélé des destructions massives causées par le feu dans les villages Rohingya, avec au moins 1 500 bâtiments détruits en tout. L’analyse de ces images et les récits de Rohingya réfugiés au Bangladesh, pays voisin, impliquent l’armée dans ces atrocités. Des dizaines de milliers de villageois musulmans ont été déplacés, dont un grand nombre ont fui au Bangladesh.

Les luttes entre les forces armées birmanes et les groupes armés ethniques se sont aggravées au cours de l’année dans les États du nord de Shan, Kachin, Rakhine et Karen, entraînant le déplacement de milliers de civils. Les forces du gouvernement ont été régulièrement identifiées comme responsables de violations, incluant des exécutions sommaires, des actes de torture, des violences sexuelles et la destruction de biens. Le gouvernement continue de lancer des bombardements et des frappes aériennes contre les civils dans les secteurs avec prédominance de groupes ethniques, violant ainsi les lois de la guerre. En août, Aung San Suu Kyi et le gouvernement ont tenu la Conférence de Panglong du 21e siècle sur le processus de paix, qui n’a pas répondu aux attentes des groupes ethniques.

En avril, le gouvernement a libéré 235 prisonniers politiques lors d’une vague d’amnisties. Toutefois, le mouvement vers une nouvelle ère de transparence a été contredit par l’utilisation perpétuelle du gouvernement de lois répressives afin de restreindre la liberté d’expression et les rassemblements pacifiques. Les autorités continuent d’arrêter et de poursuivre en justice des militants pour avoir critiqué le gouvernement ou l’armée et pour avoir participé à des manifestations pacifiques. Bien que l’allègement de la censure de la presse témoigne de la transition démocratique, diverses formes de contrôle gouvernemental restent inscrites dans la législation et sont employées pour restreindre la liberté de la presse.

« Les attaques persistantes du gouvernement contre les minorités ethniques et religieuses et les arrestations de militants politiques nous rappellent malheureusement le "mauvais temps passé" birman », a déclaré Brad Adams. « Les gouvernements étrangers devraient exhorter Aung San Suu Kyi à appeler toutes les sections du gouvernement à promouvoir le respect des droits humains afin que les réformes nécessaires puissent être réalisées. »

Human Rights Watch - 12 janvier 2017