La matinée était bien avancée lorsque 20 policiers de la Sécurité publique du Vietnam ont fait irruption dans une école maternelle du centre de Saigon, l’autre nom de la métropole du sud. Pham Chi Dung a été emmené sous les regards effarés des parents, des enseignants et des enfants. Et notamment le regard de son fils de trois ans, qu’il venait tout juste de déposer.

Ce n’est que l’une des trois arrestations arbitraires dont Dung, 50 ans, a été la cible en 2015. Pour chacune, il a été conduit en détention, soumis à des heures d’interrogatoire et de pressions psychologiques. On espérait visiblement qu’il avoue ou s’accuse d’un crime qui, dans la plupart des pays, est un droit de l’homme. “Ils m’ont traité comme un terroriste”, déplore Dung.

Ancien membre du Parti communiste

Dung est l’un des blogueurs dissidents les plus actifs du Vietnam. Il brave le contrôle des médias par l’État et défie la législation draconienne qui interdit toute critique du gouvernement.

A la suite d’une recrudescence de la répression contre leurs pairs, Dung et un autre blogueur militant détaillent leurs combats, souhaitent dresser un parallèle entre la censure au Vietnam et en Thaïlande et expliquer ce que peut faire la communauté internationale pour la liberté de la presse dans leur pays.

Membre du Parti communiste vietnamien pendant 30 ans, Dung, comme d’autres, est tombé en disgrâce, et a été emprisonné sept mois en 2012, en raison de sa liberté de ton. Il ne s’est pas tu pour autant. Après sa libération, il a continué à pointer les manquements de l’État. Il cofonde et préside l’Association des journalistes indépendants du Vietnam, dont l’objectif est de dénoncer les violations des droits de l’homme commises par le Parti communiste.

Jusqu’à vingt ans de prison

À ce jour, l’association de Pham Chi Dung a fait connaître d’importants scandales de népotisme, d’abus fonciers et de corruption en lien avec le parti. Inaccessible au Vietnam à moins de passer par un serveur proxy, son site The Vietnam Times a condamné tout dernièrement l’arrestation de deux figures phares de la dissidence, les blogueurs Nguyen Ngoc Nhu Quynh, surnommée “Me Nam”, et Ho Van Hai. Arrêtés en octobre, ils ont été mis en examen le 2 novembre pour propagande contre l’État en vertu de l’article 88 du code pénal vietnamien et risquent vingt ans de prison.

En septembre, la cour de justice de Hanoï a rejeté l” appel pour Nguyen Huu Vinh, plus connu sous son nom de “Ba Sam”, et Nguyen Thi Minh Thuy. Ils avaient été condamnés en mars à cinq ans de prison pour “utilisation abusive des libertés démocratiques” et complot contre le gouvernement. “Il est logique qu’il y ait beaucoup d’arrestations en fin d’année, souligne Dung. La police veut conclure l’année en en affichant de bons ‘résultats’, alors ils programment des arrestations.”

Malgré la peur, ils font des émules

Pourtant, un vent de changement souffle sur le pays, assure Pham Chi Dung. Selon lui, les autorités, craignant une révolte, durcissent leur attitude face aux critiques du régime. Mais la répression contre la dissidence ne fait qu’aiguillonner les défenseurs de la liberté d’expression, souligne le blogueur.

“Les 5 % des Vietnamiens les mieux placés ont la main sur l’économie, et le peuple a le gouvernement en détestation, mais il se tait. Les gens ne s’expriment pas, par peur d’être persécutés”, déplore-t-il.

Des persécutions qu’il combat au quotidien. Si, pour leurs partisans, Dung et ses semblables sont des combattants de la liberté, les autorités voient en eux, et dans leurs idées sur le gouvernement, la société civile et les libertés, des menaces pour la stabilité du pays.

“Trois policiers sont postés en permanence près du café à côté de chez moi pour surveiller mes moindres mouvements et me suivre partout”, raconte Pham Chi Dung, qui semble résigné à cette vie sous surveillance.

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Pour défendre la liberté de la presse au Vietnam, Dung peut compter notamment sur Dinh Cong Le. Cet ancien avocat de 48 ans a commencé à dénoncer des violations des droits de l’homme en 2003. Il a été arrêté et, accusé de propagande contre l’État aux côtés de quatre autres militants, il a été radié du barreau en 2009. L’un de ses coaccusés est toujours en prison, condamné à seize ans de détention.

Sous constante surveillance policière

“J’ai été condamné à cinq ans de prison, mais grâce aux pressions de la communauté internationale, j’ai été libéré un an plus tôt. Mais j’ai été placé en résidence surveillée les trois années suivantes”, précise Dinh Cong Le, également blogueur très en vue et qui défend la liberté de la presse. Très suivis par les internautes au Vietnam et à l’étranger, ses posts Facebook reçoivent en quelques heures plusieurs milliers de “J’aime”. Une telle célébrité a un prix. Dinh Cong Le subit un sort très semblable à celui de Dung.

Début octobre, alors qu’il se rendait à une conférence à Vung Tau, une ville portuaire du sud du pays, “plus d’une centaine de policiers ont surgi de nulle part, raconte Dinh Cong Le. Ils venaient arrêter tout notre groupe, nous étions trente.” Ils ont été roués de coups et emmenés en garde à vue où ils sont restés dix heures. Après un interrogatoire musclé, Dinh Cong Le a été le dernier à être relâché. “Ils nous ont laissés au beau milieu d’une route, dans la nuit, à une heure du matin. Je ne savais pas comment retourner à Vung Tau, ils m’avaient pris mon téléphone et mon bagage. J’ai dû marcher une demi-heure sur cette route plongée dans le noir avant de trouver un taxi.”

Une protection totale de l’appareil d’Etat

Interrogé sur la pratique de la censure au Vietnam dans le contexte plus large de l’Asie du Sud-Est, et plus spécifiquement comparée à la censure en Thaïlande, Dung estime que l’article 88 du code pénal est moins abstrait que l’article 112 thaïlandais, qui rend l’insulte à la famille royale passible de quinze années de prison. L’article 88 prévoit une peine pouvant aller jusqu’à vingt ans de prison pour toute personne coupable de “propagande contre l’État”.

Une notion mal définie, laissant une large place à l’interprétation mais qui englobe tout l’appareil d’État. “La Thaïlande, elle, a au moins connu le multipartisme. Ici, nous n’avons pas le droit de critiquer le Parti communiste. Critiquer le PC, c’est comme critiquer le roi en Thaïlande”, assure Dinh Cong Le – et encore, le monarque, au moins, est apolitique, tandis que le PC vietnamien a la main sur tout le système politique.

Comme lui, tous les blogueurs doivent batailler depuis le Vietnam, l’État les jugeant trop dangereux pour les autoriser à voyager. “En août dernier, j’étais invité à une conférence sur la société civile au Timor oriental. J’allais monter dans l’avion quand on m’a dit que je n’avais pas le droit de quitter le territoire”, raconte Dinh Cong Le.

Selon lui toutefois, le Vietnam avance, et l’État va devoir céder aux pressions l’enjoignant d’écouter les opinions dissonantes.

Certes, la colère populaire est étouffée. Elle ne peut s’exprimer et contester l’impunité dans laquelle restent toute une série de scandales. L’une des pires affaires de rejet de déchets toxiques est l’exemple le plus récent de cette impunité. Des milliers de poissons morts ont ...

La peur change de camps

Dinh Cong Le estime que le système politique de son pays est au bord de l’effondrement. “Le gouvernement a peur que nous continuions à parler. Le 22 octobre, il y a eu des manifestations contre Formosa Plastics Group que les autorités n’ont pas pu empêcher, raconte-t-il. Mais elles ne veulent pas que ça aille plus loin. Pour eux, nous sommes des empêcheurs de tourner en rond car nous refusons de passer cette catastrophe sous le boisseau. L’État ne veut pas que le mouvement s’étende ailleurs dans le pays.”

Lui qui a subi la prison assure n’avoir plus rien à perdre : il n’a pas peur de continuer à bloguer. “Personne n’a envie de se faire arrêter, c’est sûr. Mais si je suis à nouveau interpellé du fait de mes écrits, cela sera une preuve supplémentaire de l’absence de volonté de ce gouvernement de changer. En revanche, je crains pour ceux qui n’ont jamais fait de prison, car ils sont terrifiés. Ils doivent sans cesse regarder par-dessus leur épaule quand ils veulent prendre la parole.”

Malgré le climat qui règne au Vietnam, Pham Chi Dung et Dinh Cong Le voient des raisons d’espérer. Dung est ainsi convaincu que son association sera reconnue par l’État et autorisée à travailler.

Dinh Cong Le, qui se félicite de l’ampleur du mouvement pour la liberté d’expression, voit dans la blogosphère en plein essor les germes d’une belle plante à venir. “Le jour où nos idées pourront s’épanouir, la société vietnamienne changera. Pour les blogueurs et les militants comme moi, l’avenir est chancelant. Nous pouvons à tout moment nous faire arrêter. Nos idées, en revanche, sont solides comme le roc, et un jour elles deviendront réalité.”

Par Lobsang Dundup Sherpa Subirana - Khaosod (.kh) via Courrier International - 18 Janvier 2017