C’est en apparence un simple monolithe de grès étiqueté K-127 sur lequel est gravé un très vieil acte de vente faisant référence à des esclaves, cinq paires de bœufs et des sacs de riz blanc.... Pourtant, la date mentionnée, « 605 de l’ère çaka », en ferait rien de moins que la plus ancienne mention connue de notre zéro ! Soit le VIIe siècle au lieu du IXe comme les spécialistes l’ont longtemps pensé. Présentée au public depuis début janvier dans le magnifique musée de Phnom-Penh (Cambodge), comme le rapporte le quotidien The Cambodia Daily , cette stèle avait été redécouverte en 2013 après plusieurs années de recherche par Amir D. Aczel, un mathématicien américain de l’université de Boston. Comme il l’avait alors raconté à Sciences et Avenir (n°797), celui-ci s’intéressait aux chiffres depuis l’enfance et cette passion l’avait incité, plus tard, à partir en quête du plus vieux zéro connu de l’ancien monde.

Pendant longtemps, les spécialistes ont estimé que c’est en Inde que se trouvait le plus ancien zéro jamais retrouvé

Rappelons qu’à l'exception du système maya - qui utilisait déjà un glyphe zéro mais considéré par les spécialistes comme une impasse mathématique -, celui-ci n’a été popularisé en Europe qu’à partir de 1202 par le mathématicien italien Fibonacci (Léonard de Pise) dans son « Livre des Abaques », le Liber Abaci. Sa position dans un nombre permettait de faire la différence entre 15, 105 et 150 par exemple. Le mathématicien italien l'aurait tenu de commerçants arabes, qui l’avaient eux-mêmes sans doute adopté lors de voyages en Asie.

Amir D. Aczel à côté de la stèle K-127, lors de sa redécouverte dans les entrepôts de la Conservation d'Angkor, à Siem Reap (Cambodge). © Amir D. Aczel.

Pendant longtemps, les spécialistes ont donc estimé que c’est en Inde, dans le temple de Chatur-Bujha, à Gwalor, que se trouvait le plus ancien zéro jamais retrouvé, daté du IXe siècle. « Jusqu’à ce que je rencontre ce monolithe plus à l’Est », nous avait alors raconté Amir D. Aczel parti sur une piste dénichée suite à la lecture d’une publication de l’épigraphiste français Georges Coedes (1886-1969) datée de 1931. Cet expert en ancien khmer – l’antique idiome des Cambodgiens - avait en effet publié la traduction d’une inscription lapidaire gravée sur une stèle retrouvée en 1891 dans des ruines situées au cœur du Cambodge. Elle comportait la date de « 605 de l’ère çaka » gravée à l’aide d’un point entre deux chiffres. « Sachant que cette ère indienne avait commencé en 78 de notre ère, ce premier zéro datait donc de 683 (605+78) », s’était enthousiasmé Amir D. Aczel. Soit le VIIe siècle. Mais où retrouver ce précieux vestige ? Qu’était devenue cette stèle après les décennies de drames qu’avait connus le Cambodge au XXe siècle sous la dictature des Khmers Rouges ? En fait, après des années d’enquête en Thaïlande, au Laos, Vietnam et au Cambodge, le mathématicien américain a fini par la retrouver… dans les entrepôts de la Conservation du site d’Angkor, au milieu de linteaux brisés et de centaines de vestiges de statues conservées dans la petite ville de Siem Reap, non loin des célèbres temples.

Le Musée National de Phnom-Penh, au Cambodge, où la stèle K-127 est actuellement exposée. © Bernadette Arnaud

Amir D. Aczel, qui a raconté son aventure dans un article du Smithsonian magazine ainsi que dans un livre à succès intitulé Finding Zéro* (non traduit en France), n’aura malheureusement pas eu la joie d’assister à l’exposition qui lui rend hommage au musée de Phnom Penh où figure désormais la célèbre stèle. Il est en effet décédé d’un cancer en novembre 2015 à l’âge de 65 ans.

*Finding Zéro : A Mathematician’s Odyssey to Uncover the Origins of Number, 2016, MacMillan

Par Bernadette Arnaud - Sciences et Avenir - 21 Janvier 2017