Les évêques vietnamiens ne savent pas comment elle sera appliquée, mais ils espèrent qu’elle permettra à tous les organismes chrétiens d’obtenir un statut légal.

Dans le salon d’apparat de l’évêché de My Tho, Mgr Pierre Nguyen Van Kham, évêque de ce diocèse du sud du Vietnam et secrétaire général de la Conférence épiscopale du Vietnam, choisit ses mots avec prudence, dans un français parfait. « Cette loi a des aspects positifs et d’autres négatifs », estime-t-il, à propos de la loi sur les croyances et la religion adoptée par l’Assemblée nationale vietnamienne le 18 novembre 2016 après cinq versions successives, et dont les décrets d’application devraient entrer en vigueur en janvier 2018.

« Cette loi va permettre aux organismes religieux d’avoir désormais un statut légal, se réjouit Mgr Kham. Ce qui ne les obligera plus à se faire enregistrer auprès du gouvernement sous le nom d’une personne physique. »

De fait, depuis la prise de pouvoir des communistes – au nord en 1954, au sud en 1975 –, les organisations religieuses qui ne sont pas enregistrées sont considérées comme illégales. Et dans ce cas, il leur est impossible de louer un terrain ou de construire (1).

« Personne ne sait comment cette loi sera appliquée »

Or, poursuit Mgr Kham, « du fait des déplacements de populations vers les villes, des zones où l’on ne comptait guère de chrétiens jusque dans les années 2000 ont aujourd’hui un grand besoin de paroisses et de locaux pastoraux ». Avec la nouvelle loi, les évêques espèrent donc pouvoir en construire (2).

Mais nul ne sait ce que disent exactement les neuf chapitres et les 68 articles de cette nouvelle loi. Les quelques quotidiens vietnamiens qui en ont rapporté les principales dispositions l’ont fait de manière générale, sans jugement critique. Il est d’autant plus difficile pour la Conférence épiscopale de savoir comment la loi sera appliquée que les demandes qu’elle a formulées sur la 4e version n’ont pas été prises en compte dans la version définitive.

« Personne ne sait comment cette loi sera appliquée », confirme le P. Jean Maïs, prêtre des Missions étrangères de Paris (MEP) qui a vécu dix ans au Vietnam et qui continue de suivre attentivement l’actualité vietnamienne depuis les bureaux d’Églises d’Asie, la revue des MEP. Ayant trouvé sur Internet la « version votée » de cette loi, il est en train de la traduire en français.

Les décrets d’application sont d’autant plus difficiles à prévoir que le Parti communiste vietnamien semble durcir le ton depuis quelques semaines. « Avec l’élection de Donald Trump, les États-Unis s’orientent vers l’abandon du partenariat commercial passé avec les pays de l’Asie-Pacifique et des exigences qui l’accompagnaient en matière de droits de l’homme », regrette le P. Maïs. Ce relâchement de certaines instances internationales dans leur surveillance de la situation au Vietnam expliquerait plusieurs arrestations récentes. Notamment celle de Nguyên Van Oai, jeune protestant originaire de Vinh, qui fut prisonnier politique de 2011 à 2015 et qui a été à nouveau arrêté le 19 janvier.

« Cet institut est utile pour tous, pas seulement pour les catholiques »

« Nous voulons plus de liberté pour un meilleur service des Vietnamiens », insiste encore Mgr Kham. Il rappelle que les communautés catholiques qui s’enregistrent auprès du gouvernement doivent déclarer tous leurs dirigeants et adhérents… « Et même lorsque nous sommes dûment enregistrés, il faut la permission des autorités locales pour toutes nos activités », poursuit l’évêque de My Tho.

Cela ne fait pas de difficultés pour les activités liturgiques. Mais pour les activités pastorales et sociales, c’est toujours très compliqué. « Une simple formation à la doctrine sociale de l’Église est considérée comme subversive », rappelle le P. Maïs. « Notre seule manière d’évangéliser, ajoute Mgr Kham, est d’être présent au milieu du peuple majoritairement bouddhiste, de visiter les malades, d’aider les pauvres… Mais même cela, nous devons le faire discrètement. »

Il cite alors en exemple une école pour sourds-muets dans son diocèse, tenue par les Sœurs de Saint-Paul de Chartres : « Le gouvernement local l’a autorisée parce que cet institut est utile pour tous, pas seulement pour les catholiques. » Selon l’évêque, « c’est justement parce que le gouvernement, depuis une quarantaine d’années, constate tout le travail social réalisé par l’Église qu’il évolue lentement vers plus de liberté religieuse ».

(1) Les congrégations religieuses détournent la difficulté en louant le terrain ou le bâtiment au nom d’un laïc. (2) Il n’y a pas de propriété foncière au Vietnam, les terres appartenant à l’État. L’Église n’est propriétaire que des bâtiments et a droit d’usage du terrain.

Par Yves Kerihuel - La Croix - 2 février 2017