A quatre mois des élections municipales au Cambodge, Sam Rainsy, le leader de l’opposition, a annoncé samedi sa démission de la présidence du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP). En exil à Paris depuis novembre 2015, le principal et historique opposant au Premier ministre Hun Sen fait l’objet de harcèlement judiciaire et politique depuis des années. Fin décembre, Sam Rainsy a été condamné à cinq ans de prison pour un post sur sa page Facebook, rédigé par un internaute au sujet de la question sensible de la frontière avec le Vietnam. Puis, en janvier, Hun Sen, au pouvoir depuis bientôt trente-deux ans, a menacé de geler les avoirs de l’opposant et de dissoudre son parti. Fondé en 2012, le CNRP a fédéré l’opposition et engrangé des gains importants lors des législatives de 2013. Dans un Cambodge au climat politique tendu, Sam Rainsy compare la situation dans le royaume avec la transition birmane.

Vous démissionnez, est-ce la fin de votre vie politique ? Pas du tout, c’est le début d’une nouvelle vie politique.

C’est-à-dire ? C’est un tournant, il faut que je sauve le parti, sinon c’est la dissolution. En tant que symbole national et international de la résistance à la dictature, symbole de lutte pour la démocratie et contre l’obscurantisme et le système féodal actuel au Cambodge, il fallait que je démissionne pour que le parti continue à exister. A quoi ça rime que je reste président d’un parti qui sera dissous ?

N’aurait-il pas mieux valu rentrer au Cambodge et affronter directement le régime du Premier ministre Hun Sen ? Premièrement, je suis interdit de séjour au Cambodge. Aucune compagnie aérienne n’acceptera de me transporter jusqu’à Phnom Penh.

Et par la route ? Là, il ne faut pas le dire. Il faut choisir le moment opportun pour rentrer. Mais surtout, je ne préconise pas une révolution et surtout pas violente. Ce n’est pas le people power, le printemps arabe ou l’hiver cambodgien. La seule issue au Cambodge, ce sont des élections. Et pour y participer, il faut un parti qui tienne la route, qui ne soit pas dissous. Avant ma démission, on allait droit dans le mur car Hun Sen allait dissoudre mon parti en vertu de la nouvelle loi. Il a fait voter un amendement selon lequel une personne condamnée ne peut pas diriger un parti politique. Si elle se maintient à la tête du parti tout en étant prévenue ou condamnée, le parti est dissous. Donc, si j’avais conservé mes fonctions, le CNRP ne pouvait se présenter aux élections municipales en juin prochain et aux législatives en juillet 2018.

Mais en rentrant par la route, avec le soutien que vous avez eu lors des dernières élections de 2013 et depuis lors des manifestations de l’opposition, n’étiez-vous pas en mesure de négocier directement ? Ça, c’est une autre option. C’est la révolution, la pression de la rue. Mais je pense plutôt au modèle birman. Il faut participer aux élections et ne pas donner un prétexte au pouvoir de dissoudre le parti, d’arrêter tous les opposants. La Birmanie a vu l’alternance après les élections de 2015 qui ont été reconnues et acceptées, même par le parti au pouvoir. Une stratégie d’opposition en mobilisant la rue, ce n’est pas évident. La victoire est à portée de main avec les prochaines élections municipales, comme en Birmanie.

Kem Sokha, votre adjoint à la tête du CNRP, a lui aussi été poursuivi. N’est-il pas menacé tout comme le parti ? Kem Sokha a été condamné, mais il a été aussi blanchi et gracié par le roi. Il peut diriger le parti sans risque. Les élections sont dans quatre mois. Hun Sen ne va pas inventer un stratagème tous les jours pour dissoudre le parti.

Qu’allez-vous faire dans les semaines qui viennent ? Ce qui compte, c’est le résultat. Il faut que le CNRP gagne. Avec ou sans moi comme président, mais je suis toujours derrière. Seule la victoire du parti en juin ouvre la voie d’un changement démocratique au Cambodge. Même aux élections locales, avec la victoire du parti, le rapport de force commencera à changer. Il y a 1650 communes environ, nous pensons en gagner au moins la moitié. Quand Kem Sokha dirigeait son propre parti et moi le mien, nous contrôlions à nous deux environ 600 communes. Il y a maintenant une dynamique de l’union. Il faut faire le dos rond encore quatre mois avant le changement.

Mais il y a eu, à de nombreuses reprises, des fraudes électorales lors des précédents scrutins que vous aviez d’ailleurs dénoncées. C’est très différent aujourd’hui. On a une nouvelle commission électorale, c’est une concession majeure de Hun Sen que nous avons obtenue à la suite de nos manifestations de masse. Ce sera une commission paritaire opposition/parti au pouvoir avec le neuvième membre qui sera neutre et qui vient de la société civile. Ceci explique pourquoi Hun Sen change de stratégie. Avant, il acceptait la présence des partis d’opposition. Maintenant, sachant qu’il ne peut plus manipuler les élections, il faut qu’il casse l’opposition. Mais il va perdre.

Il faut que le parti gagne pour arracher d’autres concessions à Hun Sen. Dans l’état actuel, Hun Sen contrôle tout : gouvernement, Assemblée, tribunaux. Il fait ce qu’il veut. Mais dans quatre mois, quand la moitié des collectivités locales seront contrôlées par l’opposition, on sera en mesure de bloquer pas mal de choses.

Vous rentrez donc après les municipales pour procéder aux changements dans le pays ? Il y a de fortes chances. Le paysage politique cambodgien changera dans quatre mois. Après les municipales, il y aura les sénatoriales en janvier 2018 et les législatives en juillet. Le rapport des forces aura changé va changer, c’est sûr. Hun Sen sera obligé de lâcher du lest. Je ne pense pas que l’on puisse faire une croix sur moi aussi vite et aussi facilement.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 13 février 2017