Non, Mattie Do a choisi le film d’horreur. Cette réalisatrice lao-américaine est un OVNI dans son pays où l’environnement pour la production de films reste encore parcellaire. Ces dernières années, elle est pourtant devenue au fil du temps l’un des seuls visages laotiens reconnus dans les festivals occidentaux.

Après Chanthaly, sorti en 2013, son nouveau long-métrage Dearest Sister sur les écrans en septembre 2016 prouve une fois de plus que le film de genre sait refléter avec force la société et la culture d’un pays. Derrière les scènes d’épouvante, Les sombres récits de Mattie Do dévoilent l’envers de la condition féminine au Laos. Thibaud Mougin l’a rencontrée à Vientiane en août dernier alors que la réalisatrice s’apprêtait à partir aux États-Unis pour y présenter son Dearest Sister, à l’occasion du Fantastic Fest, le rendez-vous mondial des amateurs de cinéma fantastique.

Vous avez réalisé Chanthaly en 2014. Le Laos ne paraît pas la destination la plus simple pour y réaliser un film, dans la mesure où l’industrie du cinéma y est quasi inexistante. Pouvez-vous nous donner un aperçu de vos conditions de travail ?

Ne connaissant, au départ, personne dans les milieux de la production et de la réalisation, j’ai été contrainte de tout apprendre par moi-même. Il m’a donc fallu auto-produire Chanthaly si je tenais à ce que le projet prenne vie. Ce fut une grande entreprise familiale ! Par exemple, l’intégralité du film a été tourné dans ma villa, à Vientiane. Chanthaly mise à part personnage incarné par la chanteus..., aucun des acteurs ne sont des professionnels : le père de Chanthaly est en réalité mon patron ; les invités du mariage, lors de la séquence finale, sont mes véritables voisins. Nous les avions prévenus en leur demandant de venir à la maison avec leurs habits de cérémonie : « Ce ne sera pas un véritable mariage, et vous serez filmés. N’oubliez pas de porter vos plus beaux vêtements. En revanche il y aura un véritable repas ! » (Rires)

De quel budget avez-vous disposé pour réaliser Chanthaly ?

L’essentiel de notre budget était censé provenir d’un sponsor de Namkhong Beer à hauteur de 10 000$. Peut-être avez-vous remarqué que les gens boivent beaucoup de bière dans mon film ? (Rires). Eh bien, pour tout vous expliquer… Au dernier moment, la société nous a prévenu que le financement se composerait d’une enveloppe de 5000$, plus 5000$…en nature ! Ma villa a donc été envahie de caisses de Namkhong empilées jusqu’au plafond. Il a donc bien fallu en faire quelque chose de toutes ces bières ! (Rires)

Le tournage de Dearest Sister s’est-il déroulé dans les mêmes conditions ?

Non, puisque grâce à La Fabrique des Cinémas du Monde, nous avons bénéficié de véritables moyens, grâce à une collaboration avec des studios français et estoniens. Le tournage de Dearest Sister a duré 40 jours, en y incluant les breaks et le festival de Songkran. J’ai ainsi pu bénéficier de la présence permanente de mon équipe française pendant 40 jours et 40 nuits. La post-production a été en revanche bien plus acrobatique, puisque le studio estonien avec lequel je travaillais souhaitait faire tout le montage en ligne. Cependant, lorsque vous faites de la post-production, vous devez normalement être au côté de vos techniciens. C’est très difficile de travailler à distance, encore plus depuis le Laos en raison des connexions particulièrement merdiques sic que nous avons ici ! Comme après plusieurs mois de tâtonnement, rien ne fonctionnait, mon producteur français a décroché son téléphone en demandant à ce que je sois envoyée en Estonie. Je suis donc partie là-bas, et nous avons achevé le montage en deux semaines.

Est-ce la première fois que les Français et les Laotiens travaillent ensemble pour réaliser un film ?

Oui, sur cet aspect-là c’est encore une innovation ! C’est grâce à l’Institut français que nous avons été sélectionnés pour présenter le projet de Dearest Sister à l’édition 2014 de Cannes, dans le cadre de la Fabrique des cinémas du monde. Cela nous a ouvert beaucoup de portes, en nous donnant une audience internationale pour rechercher des financements. C’est amusant, mais les producteurs européens, et notamment français, ont toujours été très proactifs et enthousiastes pour soutenir mes idées, aussi extravagantes soient-elles. Je ne suis pas habituée à une telle ouverture d’esprit dans mon travail. Nous sommes aux antipodes du système américain, où, lorsque vous présentez un scénario, la première question qui vient est généralement : « OK, mais où est la fille en mini-jupe ? Est-ce qu’elle finit dans les bras du mec à la fin ? » Aussi, ce fut très instructif de travailler avec deux pays européens avec la France pendant le tournage,.... Peut-être en raison de notre histoire commune, les Français ont très rapidement saisi les contraintes impliquées par un tournage au Laos. Ils se sont rapidement adaptés aux conditions locales ; nous n’avons souffert d’aucuns malentendus pendant le tournage.

Dans votre travail, intervenez-vous seulement en tant que réalisatrice ?

Non, puisque je participe aussi à la production de longs-métrages au Laos pour des équipes étrangères. J’ai ainsi aidé à produire River, et, dernièrement, Bangkok Nites.

Sur ces deux films-là, quels aspects de la production avez-vous pris en charge ?

Eh bien, pour vous répondre de façon très simple… de tous les aspects (rires), notamment l’accès aux lieux de tournage, les contraintes logistiques et les relations avec les autorités locales. Ce job m’est, en quelque sorte, naturellement revenu, dans la mesure ou personne au Laos ne sait produire un film – l’industrie du cinéma lao, nous la créons en ce moment-même ! Le Laos reste un pays très fermé ; c’est très difficile d’y entreprendre quelque chose, y compris pour un Lao. Je fais ainsi partie des rares personnes capables de négocier avec les autorités pour préparer un tournage : où demander un permis, auprès de qui le demander, ce genre de choses.

Dans Bangkok Nites par exemple, il y a cette scène où les deux héros se rendent à Long Tieng, au nord du pays. Long Tieng est un lieu de mémoire essentiel pour les Lao, puisque c’est ici que la CIA avait aménagé ses fameuses pistes d’envol clandestines pour bombarder le Vietnam. L’équipe de Bangkok Nites tenait absolument à tourner à Long Tieng même, car nous voulions montrer dans cette séquence la capacité de résilience des Lao à surmonter les blessures de la guerre. Aujourd’hui encore, se rendre à Long Tieng est un périple risqué car la région n’a été que partiellement rouverte au public : de nombreuses munitions non explosées y sont toujours enfouies, et des combats encore récents s’y sont déroulés entre la guérilla Hmong et les forces gouvernementales.

Cela nous a pris un temps fou pour obtenir un permis afin de tourner à Long Tieng mais, finalement, à force de persévérance, nous y sommes parvenus ! Comme les autorités laotiennes ne voulaient pas se compromettre en cas d’accident, nous avons été accompagnés par des membres du gouvernement, un détachement de police plus l’armée… C’était bien la première fois que je vivais une telle aventure pour tourner quelques séquences (rires). Mais cela en valait largement la peine car nous avons eu ainsi accès à un paysage entièrement préservé, que peu de Lao ont eu la chance de visiter.

Quelles sont vos références cinématographiques ? Quels sont vos modèles ?

Je ne regarde pas beaucoup de films d’horreur. En termes de rythme et de construction narrative, j’ai été beaucoup marquée par Black Swan, de Darren Aronofsky. Pour le cinéma d’horreur à proprement parler, The Witch est pour moi le film qui se distingue de toute la production actuelle, en raison de son atmosphère et de sa tension extrême. Son réalisateur Robert Eggers exprime superbement le sentiment de solitude et de désespoir qui hante ses personnages. C’est ainsi que doit être un film d’horreur réussi : je veux qu’il me remue jusqu’à me faire vomir. Et puis, enfin, il y a… Ratatouille !

Ratatouille ?

(Rires) D’abord, n’oubliez pas que j’ai commencé ma carrière en tant que danseuse ballet avant de faire des films. Dans Ratatouille, il y a cette scène de course-poursuite dans la cuisine. Je suis fascinée par cette séquence, que j’ai dû me repasser au moins une bonne vingtaine de fois. Pour moi, le rythme et l’évolution des acteurs sont primordiaux sur scène, raison pour laquelle je reste toujours au plus près de mes acteurs lorsque je les dirige. Je hais ce style de réalisateurs qui mènent leur équipe par gestes, installés à dix mètres du plateau. D’ailleurs je hais aussi le théâtre, que je trouve bien trop rigide !

Chanthaly n’est pas une simple histoire de revenant, mais aussi – et peut-être surtout, un huis clos familial qui expose des tabous très forts : le suicide présumé de la mère de Chanthaly, le mur de silence qui entoure cette disparition, les relations conflictuelles de l’héroïne avec son père… Ces thématiques rappellent celles abordées par Hideo Naketa dans The Ring et Dark Water, qui traitent sur le mode de l’horreur la perte d’un enfant – devenu enfant maudit – et les relations mère-fille…

Oui, je suis d’accord avec vous. C’est d’ailleurs ce qui fait la force de Dearest Sister, et qui explique pourquoi beaucoup de Lao ont été choqués lors de sa première. Les gens ont moins été dérangés par les scènes d’horreur que par le point de vue sur la féminité que mon film dévoile : au-delà du cliché de la belle Asiatique aux cheveux longs, de quoi est capable cette personne lorsqu’elle se retrouve acculée par les circonstances ? Jusqu’où est-elle prête à se compromettre, quitte à sombrer dans la cruauté ? Ce point de vue sur la féminité et la sexualité, peu de personnes sont prêtes à l’accepter, en Asie comme en Occident, tout simplement parce qu’il pulvérise le fantasme de la jeune fille de bonne famille timide et bien éduquée.

Croyez-vous aux fantômes ?

C’est une question étrange pour moi. Je n’ai pas dit que les fantômes n’existaient pas. Est-ce que j’y crois vraiment ? Je ne peux pas vous répondre clairement ! Ce que je peux vous affirmer en revanche, c’est que j’ai vécu des expériences assez folles qu’il m’est impossible d’expliquer… Pour vous dévoiler un petit secret, le point de départ de Dearest Sister provient d’une expérience que je qualifierais de « surnaturelle », vécue par ma famille lorsque j’étais enfant. Cet épisode, lié à la mort de l’un de nos proches, m’a tellement marquée que j’ai décidée de m’en servir pour écrire Dearest Sister. Je ne peux pas vous en dire davantage… Vous devez voir le film ! (Rires) Cela dit, n’oubliez pas ce que je viens de vous expliquer : en regardant Dearest Sister, vous comprendrez très rapidement que ce ne sont pas les revenants qui devraient vous effrayer le plus !

Par Thibaud Mougin - Asialyst - 1er mars 2017