La Birmanie est en train de décevoir ceux qui avaient peut-être placé un peu trop rapidement leurs espoirs dans le nouvel eldorado d’Asie du Sud-Est, dont la position stratégique entre la Chine et l’Inde fait du Myanmar un pays à fort potentiel.

L’arrivée au pouvoir du parti de la Prix Nobel de la paix et ancienne dissidente Aung San Suu Kyi – elle-même devenue la de facto numéro un du gouvernement – n’a pour le moment pas encore coïncidé avec la poursuite du décollage amorcé sous l’administration précédente : le gouvernement du président Thein Sein, ex-premier ministre de la junte militaire, avait enclenché un processus de démocratisation qui s’était traduit, entre autres, par la libéralisation d’une économie longtemps corsetée par la dictature.

Depuis le 1er avril 2016, date de l’arrivée aux affaires de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD), le parti de Mme Suu Kyi, à l’issue de sa triomphale victoire aux élections de l’hiver précédent, tous les indicateurs sont à la baisse. Selon les chiffres de la Banque mondiale, la croissance a été de « seulement » 6,5 % en 2016, soit bien en dessous des prévisions. C’est la première fois qu’elle passait au-dessous de la barre des 7 % depuis quatre ans. En 2015, la Birmanie avait été le pays d’Asie du Sud-Est à jouir de la croissance la plus forte. Elle se retrouve désormais reléguée derrière le Laos, les Philippines et le Cambodge.

Le pays manque d’attractivité

« Les personnes que Daw Suu Madame Suu Kyi a nommées responsables des questions économiques ne savent pas ce qu’est l’économie et n’ont aucune idée de la manière dont il faut s’y prendre pour faire progresser le pays », accuse Khin Shwe, PDG du groupe Zaykabar et magnat vieillissant de l’immobilier. Lui, en revanche, sait comment réussir : l’homme a été de tous les régimes, depuis le temps du premier chef de la junte Ne Win jusqu’à celui du président Thein Sein, en passant par l’époque du féroce dictateur Than Shwe (avec lequel il n’est pas apparenté).

La réaction de ce crony, comme on dit en anglo-birman, un « copain-coquin » qui a fait sa fortune en s’appuyant sur les régimes prédateurs du passé, illustre, de manière peut-être excessive, le climat qui règne aujourd’hui à Rangoun, centre des affaires du pays. L’homme était prêt à faire ami-ami avec la « Lady » – ainsi que tout le monde appelle Aung San Suu Kyi –, mais il est déçu : pour lui, comme pour beaucoup d’autres, cette dernière n’a pas réussi à jeter les bases d’une politique économique susceptible d’attirer la confiance des investisseurs.

Conséquence, les investissements directs étrangers (IDE) ont accusé une baisse de 28 % au dernier semestre 2016 par rapport à la même période de l’année précédente. Autrement dit, l’attractivité du pays est moindre qu’elle ne l’a été.

La plupart des observateurs sont d’accord pour expliquer ce passage à vide par l’installation dans la capitale Naypyidaw du nouveau gouvernement. L’annonce, fin juillet 2016, d’un vague et trop bref « programme en douze points », qui tentait d’ébaucher une vision économique, en a laissé plus d’un sur sa faim. « Le gouvernement central n’a encore pris aucune décision d’importance sur le plan économique », regrette-t-on aujourd’hui dans les milieux diplomatiques. La tendance à l’hypercentralisation et le caractère autoritaire de Mme Su Kyi sont également considérés comme des freins.

« Une certaine forme de paralysie »

La tâche est certes gigantesque pour l’ancienne rebelle qui passa quinze ans en résidence surveillée au temps d’une junte qui avait procédé en 2011 à son autodissolution : le PNB par tête plafonne à 1 270 dollars (1 173 euros) l’an, 66 % de la population est rurale, 69 % des habitants cuisent encore leurs aliments sur des feux de bois. Les campagnes pauvres n’ont pas profité d’une modernisation urbaine et superficielle qui a vu le nombre de voitures augmenter de 42 % entre 2009 et 2015. Les utilisateurs de téléphones portables ont été multipliés par quinze en sept ans mais seulement 2 % de la soixantaine de millions de Birmans ont accès à Internet.

« C’est vrai qu’il règne actuellement une certaine forme de paralysie, mais il ne faut pas oublier que le nouveau gouvernement a des ambitions très élevées, notamment en matière de lutte contre la corruption », tempère Romain Caillaud, expert de la Birmanie et directeur régional du cabinet FTI Consulting à Singapour. « A Naypyidaw, des équipes compétentes sont en train de s’attaquer à ce fléau. Le résultat de cette ambition forte en matière de lutte anticorruption est que les nouveaux dirigeants font passer au second plan l’élaboration de programmes plus immédiats. »

« Je sais que certains sont déçus de l’annonce d’un programme économique qu’ils ont trouvé trop succinct », a reconnu le principal conseiller de Mme Suu Kyi pour les affaires économiques, l’Australien Sean Turnell. Cet universitaire de Sydney prépare un audit des banques d’Etat, préalable à une restructuration indispensable du système bancaire. Dans une tribune publiée dans le quotidien anglophone Myanmar Times, M. Turnell a expliqué que, lorsqu’il s’agit de « remettre sur pied l’ensemble de l’économie du Myanmar, nul ne peut imaginer que l’on puisse mener à bien cette tâche ni en 100 jours ni en 365. »

Par Bruno Philip - Le Monde - 23 mars 2017