On ne peut imaginer personnalités plus différentes que le nouveau roi de Thaïlande et son père récemment disparu : le défunt, Bhumibol Adulyadej, mort le 13 octobre 2016 à l’âge de 88 ans au terme d’un règne de sept décennies, fut un monarque adulé, taciturne et prônant l’austérité. Son fils, « Sa Majesté » Vajiralongkorn, 64 ans, a une réputation d’hédoniste et de play-boy un peu fantasque.

Maha Vajiralongkorn Bodindradebayavarangkun, dixième souverain de la dynastie Chakri, ne jouit pas du même prestige que son père. Bhumibol était un fin politique. Il a dû faire preuve de diplomatie et de détermination durant les nombreuses convulsions politiques qui ont secoué le royaume depuis l’après-guerre. Le fils, lui, est un soldat : il a étudié dans des académies militaires, possède un brevet de pilote de chasse, a participé à des opérations de contre-insurrection communiste dans les années 1970 et vole aux commandes de son propre Boeing 737.

On savait le nouveau roi imprévisible mais, depuis son accession au trône, il a réussi à surprendre tout le monde. Même si tout ce qui touche aux affaires du palais est entouré d’une quasi totale opacité, Rama X a multiplié en trois mois les signes démontrant sa volonté de se voir doter de plus de prérogatives. Au point que son attitude pourrait provoquer des tensions avec la junte militaire installée au gouvernement depuis le dernier putsch de mai 2014.

Possible bras de fer

Le lendemain de la mort de son père, Rama X annonce qu’il ne montera pas immédiatement sur le trône. Il demande un délai « pour porter le deuil en même temps que le peuple de Thaïlande ». Il est proclamé roi le 1er décembre 2016. En janvier, le roi continue de prouver sa volonté d’imprimer sa marque en exigeant que soient amendés plusieurs articles du nouveau projet de Constitution concocté par l’armée : il récuse le fait de devoir laisser la place à un régent quand il est absent du pays – il passe une grande partie de son temps près de Munich, dans sa grande propriété proche du lac de Starnberg.

Le souverain demande également que soit amendé un autre article qui permet à la Cour constitutionnelle d’être l’ultime arbitre en cas de crise majeure. Il exige enfin que soit supprimé un article imposant que toute proclamation royale soit contresignée par un ministre ou par le président du Parlement. Cette règle restreignait ses pouvoirs de monarque constitutionnel.

Tout cela « rappelle la monarchie absolue », juge Eugénie Mérieau, enseignante à Sciences Po Paris, en référence au régime aboli après le premier putsch de 1932. D’autant, insiste-t-elle, que l’article transférant des pouvoirs d’arbitrage à la Cour constitutionnelle a été écrit par les auteurs du projet « parce qu’ils craignaient l’usage fantasque et inapproprié que pourrait faire le nouveau roi des pouvoirs accordés par la Constitution au souverain ».

Pétrifié, le premier ministre et ancien commandant en chef de l’armée, le général Prayuth Chan-ocha, n’a pas tardé, le 10 janvier, à accepter les oukases royaux : les changements dans le projet constitutionnel désirés par le roi ont été peu après approuvés par l’Assemblée nationale, institution sans importance en ces temps de régime militaire.

Dans un royaume dont l’histoire a été marquée par douze coups d’Etat et où la monarchie est perçue comme la puissance légitimante des gouvernements, l’affaire n’est pas anecdotique. « Il existe une possibilité que l’ascension sur le trône du nouveau roi provoque une lutte de pouvoir entre la monarchie et l’armée », avance Jeremy Luedi sur le site Global Risk Insights, spécialisé dans l’analyse des risques politiques internationaux.

En l’occurrence, l’éventualité d’un bras de fer entre le monarque et l’armée concerne directement sa relation avec le chef de la junte. Car si le général Prayuth est obligé de se plier à certaines exigences de la monarchie, le chef du gouvernement n’a pas toujours fait partie des admirateurs du dernier souverain de la dynastie Chakri. « La junte est entrée en conflit avec le roi mais cède aux exigences de ce dernier parce que les militaires savent que leur légitimité dépend entièrement de la monarchie », avance le site d’opposition antidictature Political Prisoners in Thailand.

Les rapports amicaux que le souverain a entretenus naguère avec le premier ministre renversé par l’armée en 2006, Thaksin Shinawatra, ne semblent plus être un motif d’inquiétude pour les galonnés – en 2014, c’est le gouvernement de la sœur de ce dernier, Yingluck Shinawatra, dont se sont débarrassés les généraux. Comme l’analyse l’expert des questions thaïlandaises Paul Chambers, « sa Majesté se révèle très habile dans la gestion de ses rapports avec la junte ».

Il fait le ménage

Dans les cercles diplomatiques, certains estiment que « Sa Majesté » et le chef de la junte n’ont pas d’autre choix que de poursuivre leur pas de deux dans le contexte potentiel d’instabilité sociale et politique qui caractérise le royaume. Si le roi s’est opposé à des articles de la nouvelle Constitution, ce n’est pas, comme l’auraient espéré certains, pour peser vers plus de démocratie dans un pays qui en est désormais dépourvu.

En attendant, le roi fait le ménage : il a renvoyé l’un de ses principaux aides de camp, Chitpong Thongkum, qu’un tribunal militaire a ensuite condamné à cinq ans et demi de prison pour comportement ayant causé des « dommages à la famille royale ». Son ancien grand chambellan, Jumpol Manmai, a été évincé du palais et accusé de corruption.

La question essentielle reste de savoir ce qui pousse le roi à vouloir étendre le domaine de ses prérogatives. Son père n’avait pas hésité à sortir du rôle dans lequel le système constitutionnel le confinait, en théorie. Les ambitions et la conception du pouvoir du nouveau souverain restent pour l’heure inconnues.

Par Bruno Philip - Le Monde - 24 mars 2017