L’opération, massive, a été un fiasco pour la junte militaire thaïlandaise. Malgré les milliers d’agents des forces de l’ordre déployés de mi-février à mi-mars pour sa recherche, le puissant moine bouddhiste Dhammachayo, ancien supérieur du temple Dhammakaya, du nom d’un mouvement très populaire mais controversé dans le royaume, reste introuvable.

Accusé de malversations financières et de blanchiment d’argent, le religieux, âgé de 72 ans, est sous le coup d’un mandat d’arrêt depuis le 25 janvier 2017. Les autorités le soupçonnent d’avoir été, jusqu’ici, protégé et caché par quelques-uns de ses deux millions d’adeptes.

Dans le pays, beaucoup décèlent derrière cette gigantesque battue la volonté des autorités de contrôler plus étroitement les responsables religieux du pays. Et particulièrement ceux accusés d’avoir soutenu, ou été proches, de leurs anciens adversaires politiques, tels que l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé en 2006.

Une crédibilité mise à mal

Pour légitimer l’organisation de cette opération, la junte militaire s’est appuyée sur le décret 44 de la Constitution provisoire, instauré juste après la levée de la loi martiale dans le pays, soit un an après le coup d’État de mai 2014. Vivement décrié sur le plan civil, cet article accorde notamment les pleins pouvoirs au chef de la junte, le général Prayuth Chan-ocha, en matière de sécurité nationale. Sans avoir à passer par le Parlement, dont les membres ne sont de toute façon pas élus mais directement nommés par les militaires, il a donc pu lancer, sans s’exposer à des mouvements majeurs de contestation au sein des institutions, cette vaste opération.

L’échec de l’enquête menée dans le cadre de la recherche du moine Dhammachayo entache profondément la crédibilité de la junte militaire, déjà affaiblie sur le plan économique et attaquée à l’international sur les questions du respect des droits de l’homme. Et très loin d’avoir eu l’effet escompté, elle a même été une nouvelle source de publicité pour le moine traqué, qui s’est attiré la sympathie de nouveaux adeptes.

Un mouvement bouddhique en marge

Dans le royaume, le mouvement Dhammakaya ne cesse d’alimenter, depuis sa création officielle il y a plus d’une quarantaine d’années, des polémiques. En marge du bouddhisme thaïlandais dominant – même s’il est lui-aussi dirigé par le patriarche suprême et le Conseil suprême du Sangha (1) –, il invite les fidèles à pratiquer une technique de méditation utilisée par le dernier Bouddha, il y a 2 500 ans, qui consiste à visualiser, à l’intérieur de son corps, une boule de cristal. Celle-ci a été popularisée vers 1970 par un jeune étudiant, Chaibul Sutthipol, qui prendra plus tard le nom de Dhammachayo.

Sous la férule du moine, le mouvement ne cesse de grandir et installe bientôt, sur un terrain situé au nord de Bangkok, un gigantesque temple, qui se distingue très vite des pagodes bouddhiques classiques. D’après le site d’information Thailandefr, l’édifice – qui s’apparente à une soucoupe – peut aujourd’hui accueillir, sur ses 320 hectares, jusqu’à un million de fidèles. Parmi ces derniers, comptent de nombreuses personnalités influentes, dont de riches hommes d’affaires, mais aussi des Thaïlandais issus de la classe moyenne, en quête de reconnaissance et d’enrichissement personnel.

L’attrait du capitalisme

« Le mouvement Dhammakaya – en intégrant le capitalisme dans sa structure – est devenu populaire grâce aux Thaïlandais urbains pour qui l’efficacité, l’ordre, la propreté, l’élégance, la grandeur, le spectacle, la compétition et la réussite matérielle équivalent au bien », analyse, dans un article universitaire, Apinya Feungfusakul, auteur de l’ouvrage La logique urbaine et la méditation de masse en Thaïlande contemporaine.

Avec ses 3 000 moines, son immense fortune, ses branches dans une trentaine de pays – dont la France – et ses parts dans plusieurs entreprises nationales, le temple est aujourd’hui l’un des plus influents du royaume. Au point que certains craignent qu’il ne finisse par prendre entièrement le contrôle d’une institution bouddhique thaïlandaise fossilisée et en perte constante de fidèles.

(1) Le Sangha, conseil composé de 20 moines, représente la communauté monastique de Thaïlande.

Par Malo Tresca - La Croix avec Agence Eglise d'Asie - 28 mars 2017