« J’ai annoncé depuis le début que je ferais de mon mieux », a ajouté Aung San Suu Kyi, responsable de la diplomatie birmane et chef de facto du gouvernement, lors d’une rare interview à la télévision. Son intervention marquait le premier anniversaire du gouvernement birman.

« Si les gens pensent que mes meilleurs efforts ne sont pas suffisants et que d’autres personnes ou organisations peuvent faire mieux, nous sommes prêts à démissionner », a-t-elle ajouté.

Dans ce qui a été compris comme un discours sur l’Etat de l’Union, Mme Suu Kyi s’est concentrée sur le processus de paix en Birmanie, où de nouvelles poussées de violences ont été enregistrées dans les Etats Kachin au nord et Shan à l’est.

« Ce n’est pas évident, mais nous avons beaucoup d’espoir », a souligné la dirigeante.

Le gouvernement a annoncé à cette occasion que cinq nouveaux groupes armés ethniques avaient accepté de signer un cessez-le-feu.

L’ancienne dissidente honorée par un prix Nobel est toujours très populaire dans son pays, mais a été critiquée par les Nations unies et le Parlement européen pour le respect de la minorité musulmane des Rohingyas, victimes d’exactions de l’armée.

Elle a réitéré son rejet de la décision des Nations unies d’envoyer une mission d’enquête dans le pays à ce sujet. « Nous sommes ceux qui comprennent le mieux ce que dont le pays a besoin », a-t-elle conclut.

Agence Belga - 31 mars 2017


En Birmanie, l’image d’Aung San Suu Kyi écornée

Au pouvoir depuis un an, la conseillère d’État n’est pas parvenue à ramener la paix dans son pays.

Les conflits se multiplient, et l’armée est accusée de graves violations des droits de l’homme.

L’exercice du pouvoir use. Et la lauréate du prix Nobel de la paix 1991 a rapidement perdu de sa splendeur. En un an, l’espoir que suscitait en Birmanie son arrivée au gouvernement, qui est entré en fonction le 1er avril 2016, s’est transformé en profonde défiance.

« Beaucoup d’électeurs se sentent frustrés, admet Myo Zaw Aung, un député de la Ligue nationale pour la démocratie, le parti d’Aung San Suu Kyi. Les gens avaient des attentes démesurées, mais le changement ne peut pas être aussi spectaculaire. »

140 000 nouveaux déplacés et réfugiés en six mois

Aung San Suu Kyi avait fait de la résolution des conflits ethniques sa priorité absolue. Or, depuis six mois, le pays compte 140 000 nouveaux déplacés et réfugiés.

Des milliers de musulmans de l’ethnie rohingya ont fui les « opérations de sécurité » de l’armée dans l’Arakan, une région de l’ouest de la Birmanie. Ils se sont réfugiés au Bangladesh d’où ils dénoncent les atrocités commises par les soldats birmans : des enfants brûlés vifs, des personnes ligotées dans leurs maisons incendiées, des viols collectifs.

Plusieurs représentants de l’ONU évoquent des crimes contre l’humanité. « Aung San Suu Kyi ne s’est jamais rendue sur le terrain dans l’Arakan. Elle n’a avancé aucune idée pour résoudre la crise », regrette Myo Thant, le porte-parole d’un parti politique musulman.

Son gouvernement a bloqué l’aide humanitaire dans l’Arakan

À la tête de la branche civile du gouvernement, Aung San Suu Kyi ne dirige ni les policiers ni les militaires déployés dans l’Arakan. Ils répondent aux ordres du chef de l’armée. Mais la conseillère d’État ne s’est pas opposée publiquement à la politique répressive des généraux contre la minorité rohingya.

Son gouvernement a même bloqué l’aide humanitaire dans l’Arakan. Il nie systématiquement les violations des droits de l’homme dont sont suspectés les soldats.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU prévoit la mise en place d’une mission d’information pour faire la lumière sur les crimes dans cette région. Étonnamment, Aung San Suu Kyi s’y oppose. L’initiative « raviverait des problèmes, plus qu’elle n’en résoudrait », a expliqué le ministère birman des affaires étrangères, qu’elle dirige.

Des régions sous haute tension

Le nord et l’est du pays sont également à feu et à sang. Depuis un an, Aung San Suu Kyi essaie de résoudre les conflits ethniques en proposant aux insurgés de signer un accord de paix rédigé par le précédent gouvernement.

En visite fin mars dans des camps de déplacés kachins, à l’extrême nord de la Birmanie, elle a demandé à la rébellion locale de parapher le texte. Le chef a immédiatement refusé.

Elle devait organiser une conférence sur la paix en février pour relancer les pourparlers ? Le sommet n’a pas encore eu lieu. Aucune date n’a été fixée.

Les arrestations politiques se poursuivent

Sur le terrain, les tensions redoublent. À la frontière chinoise, l’insurrection kokang a lancé une offensive contre l’armée birmane, obligeant 30 000 personnes à fuir leurs villages depuis début mars.

Malgré l’arrivée aux affaires d’un gouvernement pro démocratique, les arrestations politiques se sont poursuivies. La plupart des lois répressives permettant d’incarcérer les opposants n’ont pas été abrogées, et de nombreux militants font l’objet de poursuites judiciaires en diffamation pour avoir moqué Aung San Suu Kyi ou le chef de l’armée sur les réseaux sociaux.

L’association des prisonniers politiques en Birmanie dénombre encore 86 détenus de conscience.

Aung San Suu Kyi a reconnu que l’économie ne s’est pas développée aussi vite que prévu

La Banque mondiale prévoit une croissance de 6,5 % pour le pays, un taux légèrement en baisse par rapport aux deux dernières années. Aung San Suu Kyi a reconnu que l’économie ne s’est pas développée aussi vite que prévu.

Son programme se borne à énoncer des objectifs très consensuels sur l’emploi, les investissements étrangers, le développement d’infrastructures. Mais il ne mentionne pas les moyens pour les atteindre.

Le précédent gouvernement des anciens militaires (2011-2016) avait libéralisé la presse, aboli la censure, relâché des centaines de prisonniers politiques et organisé des élections libres. Pour le moment, celui d’Aung San Suu Kyi n’a pas démontré la même dynamique de changement.

Une icône pacifiste

• 19 juin 1945. Naissance à Rangoun d’Aung San Suu Kyi, fille du général Aung San, héros de l’indépendance birmane assassiné en 1947.

• 1964. Part étudier à Oxford où elle rencontre son futur époux, Michael Aris, décédé en 1999.

• 1988. Rentre d’Angleterre alors que les manifestations font rage à Rangoun. Elle crée la Ligue nationale pour la démocratie . La junte la place en résidence surveillée.

• 1991. Obtient le prix Nobel de la paix, qu’elle ira chercher en 2010.

• 2011. La junte annonce la mise en place d’un régime semi-civil.

• Novembre 2015. Adulée, elle remporte les élections générales.

• Mars 2016. Ne pouvant devenir présidente car mariée à un étranger, elle devient ministre et conseillère d’État.

Par Jean Dauffray - La Croix - 31 mars 2017