e ne pense pas qu'un nettoyage ethnique soit en cours", a dit Aung San Suu Kyi dans une interview à la BBC alors qu'un journaliste lui demandait si, en tant que lauréate du prix Nobel de la paix, elle pouvait ignorer les nettoyages ethniques dans son propre pays.

"Je pense que l'expression de nettoyage ethnique est trop forte pour qualifier ce qui est en train d'arriver", a-t-elle déclaré, tandis que la gestion de la crise dans la région de l'ouest a fait l'objet de critiques internationales. Depuis le début en octobre des opérations de l'armée en réaction à des attaques à des postes-frontières par un groupe insurgé, plus de 75.000 Rohingyas ont fui au Bangladesh.

Un rapport des Nations unies publié en février a conclu à des meurtres et des viols "massifs et systématiques" menés par l'armée birmane à l'encontre de la minorité musulmane, et au meurtre d'enfants de tous âges, y compris de bébés, et de femmes et de personnes âgées. L'armée birmane a démenti ces accusations et dit être engagée dans des opérations anti-insurrectionnelles justifiées.

"Ce que nous tentons d'atteindre, c'est la réconciliation, pas la condamnation", a dit la dirigeante birmane à la BBC. "Il s'agit de musulmans tuant d'autres musulmans." Environ 1,1 million de Rohingyas vivent dans des conditions proches de l'apartheid en Arakan, Etat à majorité bouddhiste. Leur sort est l'objet de frictions récurrentes entre la Birmanie et le Bangladesh.

Le Figaro avec Reuters - 6 avril 2017


Birmanie : la Lady, les Rohingyas et l'aura entachée

Depuis des mois, on déplorait ses silences et ses prudences sur le sort des musulmans Rohingyas. Aujourd’hui, on en vient presque à regretter que Aung San Suu Kyi ait finalement parlé à la caméra de la BBC. Dans une interview accordée au journaliste Fergal Keane, la dirigeante birmane a nié qu’un «nettoyage ethnique soit en cours» dans l’Etat Rakhine (ouest) où près d’un million de musulmans vivent dans des conditions dignes d’un apartheid. «Je pense que l’expression “nettoyage ethnique” est trop forte pour qualifier ce qui est train de se passer», a jugé l’ex-opposante arrivée au pouvoir il y a un an pour coiffer la double casquette de conseillère d’Etat et de ministre des Affaires étrangères. L’entendre entonner la rhétorique de la relativisation sur des faits pourtant établis renvoie aux discours que les nationalistes proféraient dans les Balkans ravagés par le nettoyage ethnique au mitan des années 90.

Car que se passe-t-il en Birmanie depuis octobre et l’attaque de postes de police par un groupe d’islamistes ? En représailles, l’armée a investi des dizaines de villages, multipliant les meurtres, les viols en réunion – parfois sur des enfants –, les tortures, avant de se livrer à des incendies et des destructions systématiques de villages musulmans où les observateurs indépendants sont persona non grata. Ces «opérations de déblaiement», selon la novlangue des forces de sécurité, ont été documentées dans des rapports explicites du Haut commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OHCHR), d’Amnesty International, de Human Rights Watch pour ne citer que les plus éloquents. Au moins 1 000 personnes auraient été tuées, d’autres sont portées disparues. Plus de 75 000 Rohingyas ont fui la Birmanie pour se retrouver dans des camps de fortune au Bangladesh. Sans oublier les 22 000 autres qui ont rejoint leurs frères d’infortune, massés par des dizaines de milliers dans des camps-prisons à ciel ouvert établis dans le pauvre ouest birman où Libération s’est rendu en 2015.

Ainsi donc, cette «politique calculée de la terreur» détaillée par l’OHCHR, ne s’apparenterait pas à du nettoyage ethnique ? A cette «pratique contraire au droit international qui consiste à rendre une zone ethniquement homogène en utilisant la force ou l’intimidation pour faire disparaître de la zone en question des personnes appartenant à des groupes déterminés» selon la définition reprise par les tribunaux pénaux internationaux qui se sont penchés sur les exactions en Afrique et en ex-Yougoslavie ? En niant la réalité du nettoyage ethnique en Birmanie, pourtant caractérisée par des responsables de l’ONU et des diplomates, Aung San Suu Kyi se lance dans une opération de minimisation des faits qui est suspecte et malhonnête et entache son aura et son action à la tête d’une Birmanie en transition.

Certes, l’ex-madone de la démocratie et championne des droits de l’homme jadis embastillée est contrainte dans ses fonctions et son rôle. Face à un clan militaire qui a entrouvert le champ politique tout en prenant soin de verrouiller le système institutionnel et sécuritaire où il trône en force, la partition est délicate à jouer pour la Prix Nobel de la paix. Mais comme lui rappelaient en décembre ses pairs Nobel, qui regrettaient dans une longue lettre ouverte qu’elle n’ait «pris aucune initiative pour garantir la citoyenneté et des droits complets des Rohingyas», elle se doit au minimum d’agir avec «courage, humanité et compassion». Ces qualités dont elle a fait preuve jadis et qui ne souffrent pas le silence.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 6 avril 2017