Takeo Chemkarcheang. L’église Notre-Dame-du-Sourire de Takeo. C’est ici, à quatre heures de route de Phnom Penh, au milieu des rizières et des palmiers à sucre, qu’il faut venir pour comprendre Olivier Schmitthaeusler. Cette chapelle à l’architecture khmère, ce missionnaire l’a fait construire, puis agrandir et embellir à quatre reprises.

Un travail pugnace de concepteur-bâtisseur d’autant plus méritoire qu’à son arrivée ici, en 2001, il n’y avait qu’un seul chrétien dans toute la province rurale de Takeo, et qu’en tant que jeune curé, il n’avait pas d’endroit où loger. « Pendant sept ans, j’ai dormi dans la sacristie », raconte celui qui est aujourd’hui vicaire apostolique de Phnom Penh, la capitale cambodgienne.

Un village sorti de terre

Silhouette solide, visage énergique. D’emblée, il se dégage de Mgr Olivier Schmitthaeusler, prêtre des Missions étrangères de Paris (MEP), une impression de puissance dynamique. Impression confirmée à la vue de ce qu’il a bâti à Takeo : une école maternelle, un collège- lycée technique, un foyer de jeunes et, plus récemment, une scène de théâtre en plein air, surmontée d’un grand Brahma à triple face, comme dans les fameux temples d’Angkor. Un peu à l’écart, il a également fait édifier un « village de la paix ».

Initialement dédié aux malades du sida, cet ensemble de 12 maisons en bois accueille désormais des familles touchées par le handicap qu’« il faut parfois sortir de leur environnement pour éviter qu’elles ne soient agressées », explique le missionnaire français. Une porcherie et des ateliers de fabrication de balais et de tissage de soie permettent aux familles d’être financièrement indépendantes.

À mi-chemin entre la capitale et Takeo, cet hyperactif a encore inauguré en 2013 l’Institut Saint-Paul, petite université catholique qui dispense des formations au tourisme, à l’anglais, à l’informatique et à l’agronomie. « L’éducation est une priorité dans un pays en reconstruction ; l’Église doit y apporter sa contribution », insiste-t-il, persuadé qu’il faut préparer les jeunes Cambodgiens à « défendre leur culture face aux pays voisins plus avancés sur le plan économique ».

Un missionnaire bâtisseur

Mgr Schmitthaeusler souhaite lancer un autre projet, plus ambitieux encore, sur 70 hectares de terre, achetés dès 2003 dans le district de Kampot : ouvrir une école agricole avec sa ferme d’application – déjà, on y cultive manguiers, poivriers et plantes médicinales –, et un village touristique « pour des couples le week-end et des étrangers désireux de découvrir la culture locale ».

Pour attirer les clients, il envisage de monter un spectacle mensuel, et pour cela de créer, dès l’an prochain, une école de danse, de musique et des arts de la scène. « Les MEP financent l’essentiel de ces constructions mais je tiens à faire participer les populations locales, pour les motiver », souligne le vicaire apostolique.

Ses talents de bâtisseur trouvent aussi à s’exercer dans Phnom Penh Thmey (la nouvelle Phnom Penh), en périphérie de la capitale. Là, il a déjà inauguré un vaste centre pastoral, avec salle de cours, chambres pour retraitants, boutique d’artisanat local…

Sur le même terrain, Mgr Schmitthaeusler prévoit d’ouvrir un hôpital catholique ainsi qu’une cathédrale, l’ancienne, qui datait du XIXe siècle, ayant été détruite à la dynamite par les Khmers rouges.

En effet, sous l’ère du Kampuchéa démocratique de Pol Pot, entre 1975 et 1979, toutes traces de bouddhisme, de christianisme et d’islam ont été éliminées ; les prêtres cambodgiens et étrangers ont été tués – certains ayant toutefois réussi à fuir ; les paroisses ont été rasées et les biens d’Église confisqués ; la communauté catholique, qui comptait plus de 60 000 fidèles, a été dispersée… Puis, de 1978 à 1989, pendant l’occupation communiste vietnamienne, la foi s’est maintenue clandestinement grâce à quelques réseaux de chrétiens courageux.

« Au Cambodge, on se retrouve comme au XIXe siècle. C’est la vocation des MEP de fonder et construire des Églises pour les transmettre aux chrétiens autochtones, répond le vicaire apostolique quand on l’interroge sur son étonnante puissance créatrice. Tout me vient dans la prière, en fonction des besoins, puis je me fais aider de personnes compétentes. Seul, je ne pourrais rien faire. »

De fait, le missionnaire français est rarement seul. Dans son « évêché », un bâtiment neuf dans Phnom Penh Thmey, cohabitent 21 personnes : un couple avec deux jeunes enfants, deux adolescentes dont les mères travaillent en Thaïlande, cinq sourds-muets scolarisés dans une ONG proche, huit adultes handicapés – dont certains sont mariés – qui travaillent dans la petite usine de caramels, au fond du jardin. Un jardin qui ressemble à un zoo, avec tortues, poissons, poules et divers oiseaux… « C’est un autre petit “village de la paix” », s’amuse « bishop Olivier » – comme on l’appelle ici.

Ne pas rebâtir qu’une Église de pierre

Issu d’une famille catholique pratiquante d’Alsace – son père est diacre permanent –, il a pensé à la prêtrise dès l’âge de 7 ans. « J’étais fasciné par le sacerdoce ; je comptais les années qu’il me restait avant de pouvoir entrer au grand séminaire de Strasbourg », raconte-t-il. À cette époque-là, il se voyait prêtre pour l’Alsace.

À l’âge du service militaire, désireux de partir en coopération en Afrique, il se retrouve envoyé… au Japon, le responsable de la Délégation catholique pour la coopération (DCC) ayant remarqué sur son CV qu’il avait participé à un camp-mission en Thaïlande. Pendant trois ans, il enseigne le français à l’université catholique Saint-Thomas-d’Aquin d’Osaka, et se passionne pour deux missionnaires MEP du XIXe siècle, Mgr Bernard Petitjean et le Père Marc de Rotz, découvrant les lieux où ceux-ci avaient vécu et rencontrant les communautés nées grâce à eux. Cette expérience japonaise sera décisive. « J’ai prolongé d’un an ma coopération, et j’ai su, à ce moment-là, que j’étais appelé à servir la mission en Asie. »

Dans son vicariat, Mgr Schmitthaeusler ne se contente pas de rebâtir une Église de pierre. Il célèbre 200 baptêmes d’adultes par an, « ce qui est énorme » pour un pays où le bouddhisme est religion d’État. Au total, son vicariat apostolique compte 15 000 fidèles, à 80 % vietnamiens. Les enfants de ceux-ci sont rarement scolarisés, parce qu’ils ne parlent pas le khmer et parce qu’ils n’ont pas de papiers. D’où l’importance d’une Église proche et bienveillante pour ces familles pauvres et rejetées.

Le missionnaire des MEP constate aussi l’intérêt croissant des jeunes des provinces de Kampot et Takeo pour le catéchisme et la prière à l’église. « Souvent, ils vivent là leur première expérience religieuse car à la pagode, les bonzes ne proposent rien. Ils n’y vont qu’une à deux fois par an pour leurs dévotions. » Et puis, poursuit-il, la guerre civile et les crimes de masse sous Pol Pot ont engendré « une perte de confiance dans la capacité du bouddhisme à instaurer la paix et le bonheur dans le pays » . « La croix du missionnaire »

Il se félicite encore de l’« étroite collaboration » entre les 45 communautés de son vicariat, alors même que certaines ne rassemblent qu’une poignée de baptisés. Pastorale des jeunes, de la santé, du catéchisme, de la liturgie, des funérailles… tout ou presque est pris en charge par des laïcs, accompagnés par des religieuses venant d’Inde, des Philippines, de Corée du Sud ou du Vietnam. Une école de la foi, lancée en 2010, forme des responsables sur deux ans. « La plupart des chrétiens de première génération sont des piliers du diocèse. Ce qui est essentiel car la sensibilité cambodgienne a besoin de s’appuyer sur des anciens ! »

Pour autant, tout n’est pas toujours facile. Lui qui a la nationalité cambodgienne depuis 2010 et qui s’entoure prioritairement de Cambodgiens – « parce que c’est comme ça que le pays pourra se reconstruire » – souffre d’être toujours perçu comme un étranger, même par ceux avec qui il travaille tous les jours. « Je me sens parfois incompris, isolé, regrette-t-il. C’est la croix du missionnaire. Et de cette croix jaillit la vie. »

Par Claire Lesegretain - La Croix - 14 Avril 2017


A Pâques, 128 Cambodgiens seront baptisés dans le diocèse de Phnom Penh

L’Eglise catholique au Cambodge compte aujourd’hui près de 23 000 fidèles. Elle en comptera quelque 300 de plus samedi prochain, à l’issue de la Vigile pascale. Dans la nuit de Pâques, ils recevront le sacrement du baptême dans les trois circonscriptions ecclésiastiques qui constituent l’Eglise catholique du Cambodge, à savoir le vicariat apostolique de Phnom Penh et les deux préfectures apostoliques de Battambang et de Kompong Cham. Pour le seul vicariat de Phnom Penh, les nouveaux baptisés seront au nombre de 128.

Les fêtes pascales revêtent une importante toute particulière au Cambodge. En effet, après les années de guerre qui ont ravagé le pays, la première messe à avoir été célébrée sur place a eu lieu le jour de Pâques 1990. « Cette messe est restée dans les mémoires comme la ‘messe de la Résurrection’ », témoigne le P. Vincent Sénéchal, missionnaire au Cambodge de 2002 à 2016 et actuel vicaire général des Missions Etrangères de Paris (MEP).

Une Eglise enracinée

Dans un pays de 15,9 millions d’habitants, la communauté catholique ne représente aujourd’hui que 0,2 % de la population. Si la présence catholique dans le pays est relativement ancienne (elle date de l’arrivée du dominicain portugais Gaspard Da Crux, au XVIe siècle), l’Eglise a été presque totalement anéantie par le régime Khmer rouge (1975-1979), lequel fut suivi par dix années d’occupation vietnamienne (1979-1989). De 65 000 fidèles en 1970, on n’en recensait plus que 5 000 en 1990. En outre, le bouddhisme theravada est particulièrement bien implanté dans le pays : religion d’Etat depuis 1989, il constitue la religion de 96 % de la population.

Pour autant, la liberté religieuse est inscrite dans la Constitution et l’Eglise au Cambodge entretient de bonnes relations avec les autorités politiques et les représentants des autres religions. Le ministère des Cultes et des Religions veille, en effet, à ce que des contacts réguliers aient lieu entre les représentants des différents cultes. La récente visite de Mgr Olivier Schmitthaeusler, vicaire apostolique de Phnom Penh, à la famille de Sok An, Vice-Premier ministre du Cambodge décédé le 15 mars dernier, atteste, par exemple, de la qualité de ces relations.

Outre ces 300 baptêmes, l’enquête diocésaine en cours sur les 35 présumés martyrs morts sous Pol Pot, le développement du clergé cambodgien (le P. Stéphane Se Sat, neuvième prêtre cambodgien, a été ordonné en décembre 2016) et la construction de nouveaux lieux de culte, tels que la chapelle de Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus, dans la zone de Takéo, dans le vicariat apostolique de Phnom Penh, témoignent de l’enracinement progressif de l’Eglise au Cambodge.

Une Eglise engagée

Selon des sources ecclésiales locales, les nouveaux convertis reflètent la réalité sociologique du pays : il s’agit de jeunes adultes, principalement d’origine khmère, issus de milieux bouddhistes. Leur conversion s’explique notamment par l’engagement de l’Eglise au sein de la société khmère. En effet, l’Eglise du Cambodge est autorisée à organiser des œuvres sociales, notamment dans le domaine de la santé, de l’éducation ou de la formation professionnelle. Et, de fait, elle joue un rôle social notable dans ce pays. « Au Cambodge, l’Eglise développe une évangélisation intégrale qui vise à développer l’homme dans toutes ses dimensions : socio-économique, éducative, professionnelle, spirituelle et familiale », explique le P. Vincent Sénéchal.

Ainsi, Mgr Olivier Schmitthaeusler, a lancé, fin 2015, des programmes d’entreprenariat social. « Le village de la paix » permet à des personnes atteintes du sida ou porteuses de handicaps, de vivre avec des personnes valides.

Il n’est dès lors pas anodin que Mgr Olivier Schmitthaeusler, missionnaire MEP originaire de Strasbourg, ait obtenu la nationalité cambodgienne, en 2010.

Agence Eglise d'Asie - 12 Avril 2017