Elle était l’un des rares symboles de la révolution du 24 juin 1932, qui avait vu un groupe de civils et de militaires renverser la monarchie absolue dans ce qui était alors le Siam. Une plaque de bronze encastrée il y a quatre-vingts ans, dans la chaussée du quartier historique de Bangkok, avec ces mots : «C’est ici, dans les premières heures de la matinée du 24 juin, que le Parti du peuple a donné naissance à la Constitution pour le progrès de la nation.»

Depuis le coup d’Etat de mai 2014, les manifestants opposés à la junte en avaient fait un point de ralliement. Ces partisans de la démocratie y déposaient des fleurs à certaines dates anniversaires pour manifester leur résistance à la main de fer de plus en plus pesante des généraux thaïlandais sur le pays.

«Visage frais et joyeux»

Vendredi, la plaque a disparu. A sa place, une autre portant un slogan appelant les citoyens «au visage frais et joyeux» à manifester leur dévotion pour le bouddhisme et leur amour pour le roi. Aucune mention de la révolution menée par Pridi Banomyong, brillant juriste évincé du pouvoir par les dictateurs militaires à la fin des années 40. Depuis, les Bangkokois et d’innombrables journalistes viennent photographier la plaque royaliste sous l’œil nerveux des policiers.

«Il faut remplacer cet incident dans le contexte de l’ultraroyalisme qui s’est renforcé ces dix dernières années. Cela fait partie du discours conservateur qui dit que la monarchie absolue est le meilleur régime que la Thaïlande ait jamais eu», considère la politologue Puanthong Pawakapan, de l’université Chulalongkorn.

Le gouvernement militaire s’est d’abord refusé à commenter la disparition de la plaque, pourtant considérée comme un trésor historique. Puis, excédé par les questions des journalistes, le général Prayuth Chan-ocha, chef de la junte, a explosé : «Il n’est pas raisonnable de demander que la plaque soit restituée demain. Les gens ne peuvent pas parler tout le temps de liberté. Ils doivent respecter les lois.» Cette zone très proche du Parlement étant l’une des plus surveillées de la capitale, comment des ouvriers ont pu, sans se faire remarquer, casser le béton au marteau-piqueur, desceller la plaque, recouler du béton et la remplacer ? La police se dit réticente à lancer une enquête tant que «le propriétaire véritable de la plaque n’a pas porté plainte».

Geste politique

Pour certains, l’acte de vandalisme serait un geste politique. «Depuis 2010, les manifestants Chemises rouges opposants à l’establishment cons... ont en quelque sorte ressuscité la révolution de 1932, indique Thanet Aphornsuwan, historien à l’université Thammasat. Je pense que la disparition de la plaque vient probablement de ceux qui ont peur du pouvoir politique des provinces.» D’autres notent que cet incident intervient alors que le nouveau roi, Maha Vajiralongkorn, a affirmé son autorité en demandant à la junte de modifier la nouvelle constitution pour accroître ses pouvoirs – une exigence que les généraux, bien que furieux, se sont empressés de satisfaire.

Le plus surprenant dans cette affaire ubuesque est que rien n’indique que le gouvernement militaire cherche à faire retirer la nouvelle plaque, clairement une spoliation du domaine public. En attendant, de nombreux Thaïlandais ont manifesté leur stupéfaction sur les réseaux sociaux. Une pétition de protestation a déjà recueilli 3 000 signatures, et une manifestation est prévue mercredi soir, malgré l’interdiction prononcée par la junte.

Par Max Constant - Libération - 19 avril 2017