Les élections locales sont prévues dans plus de 1.600 communes. L'opposition du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) cherche à mettre fin au pouvoir du Premier ministre et l'accuse d'être de plus en plus répressif et corrompu.

Mais Hun Sen, ex-combattant Khmer rouge et Premier ministre depuis 1985, a savamment manœuvré pour lui couper les ailes en multipliant les poursuites judiciaires contre l'opposition qui avait réussi une poussée aux élections législatives de 2013. L'opposition avait affirmé avoir perdu en raison d'une manipulation du vote, une affirmation rejetée par Hun Sen.

Le Premier ministre se targue d'être une force stabilisatrice dans ce pays qui continue de se remettre des horreurs du génocide Khmer rouge. Son puissant Parti du peuple cambodgien (CPP) s'est gagné le soutien de nombreux Cambodgiens plus âgés redoutant qu'un changement politique rouvre de vieilles blessures et ébranle une économie en plein essor.

Le chef du CNRP Kem Sokha a assuré aux manifestants qu'un changement politique se profilait. "Nous avons surmonté des obstacles et des orages (..) mais le CNRP a réussi à survivre et il progresse", a-t-il déclaré sous les acclamations des manifestants dont beaucoup arboraient sur les joues des autocollants du parti.

Kem Sokha a pris la direction du CNRP en mars après la démission de Sam Rainsy, exilé en France depuis novembre 2015 pour se soustraire à un mandat d'arrêt lancé contre lui. Sam Rainsy avait annoncé en février cette démission "pour le bien du parti", créé en 2012. Le CPP a parallèlement organisé une manifestation dans la capitale qui a également attiré des milliers de personnes.

Une bonne performance du CNRP aux élections de juin constituerait "une onde de choc" pour le parti au pouvoir, estime Sebastian Strangio, expert de la politique cambodgienne et auteur d'un ouvrage sur Hun Sen.

"Le CPP risque de perdre le contrôle du niveau local de gouvernement qu'il exerce depuis la chute des Khmers rouges en 1979, observe-t-il. En revanche, une piètre performance du CNRP pourrait présager d'un échec aux élections législatives l'an prochain.

Agence France Presse - 20 Mai 2017


La démocratie en souffrance au Cambodge

Les prochaines élections municipales cambodgiennes, le 4 juin, se préparent dans un climat de vive tension. Le premier ministre, Hun Sen, organise des manœuvres d’intimidation à l’encontre de ses opposants.

Le Cambodge s’est souvenu récemment d’un triste anniversaire. Le 30 mars 1997, à Phnom Penh, 200 sympathisants de l’ancien ministre des finances Sam Rainsy, devenu figure de l’opposition en exil, sont rassemblés devant l’Assemblée nationale. Ils dénoncent un manque d’indépendance de la justice dans le pays, lorsque des hommes font irruption. Quatre grenades sont lancées sur la foule. Bilan : 12 morts et 120 blessés. L’enquête du FBI qui suivra pointera la participation de l’unité des gardes du corps du premier ministre Hun Sen.

Vingt ans après, les coupables courent toujours, et la peine des familles reste vive. D’autant qu’à plus de deux semaines d’élections municipales, le 4 juin, le royaume semble rattrapé par ses démons. En mars, le Parti du peuple cambodgien (CPP) de Hun Sen a fait voter un amendement à la loi sur les partis qui autorise la dissolution de toute formation politique dirigée par un responsable sous le coup d’une décision de justice. Exilé en France depuis 2015, Sam Rainsy, leader du Parti du ­sauvetage national du Cambodge (CNRP) condamné plusieurs fois dans des affaires de diffamation, a annoncé sa démission pour « le bien de son parti ».

« Une répression toujours plus sévère sur la société civile »

Au moins dix-sept députés ont ainsi subi l’ire des autorités, d’après un rapport publié en avril par les parlementaires de l’Asean pour les droits humains (APHR). « Le parti au pouvoir utilise trois leviers : le harcèlement judiciaire, des actions directes suite à l’octroi d’un blanc-seing à l’exécutif, et la création d’un climat de peur dans le pays », précise le rapport.

Si Hun Sen s’emploie à fragiliser l’opposition pour paver son chemin, c’est que le vent l’ayant maintenu au pouvoir depuis trente-deux ans a tourné. Lors des élections de 2013, son parti a enregistré son premier recul face au CNRP. Et à 66 ans, l’édile – dont le clan familial est à la tête des secteurs clés de l’économie – a déjà clamé son intention de gouverner jusqu’à 74 ans.

« Les premiers mois de 2017 ont vu une répression toujours plus sévère sur la société civile, cela crée un effet dissuasif sur ceux qui désirent légitimement exercer leurs libertés fondamentales », estime Chak Sopheap, directrice du Centre cambodgien pour les droits de l’homme. Dans les rangs des activistes, parmi les étudiants, les moines, les militants des droits fonciers ou de l’environnement, on dénombre 25 prisonniers de conscience.

Un climat de peur qui s’étend

Le climat de peur s’est répandu jusque dans les rues et cafés de la capitale, où l’on s’y prend à deux fois avant de chuchoter ses opinions. Idem sur Internet. Un étudiant de 25 ans, Kong Raya, a été condamné à dix-huit mois de prison en 2015 pour un post sur Facebook : « Qui veut faire une révolution de couleur avec moi ? » Ce type de soulèvement populaire, à l’image des printemps arabes, est ce que redoute le plus Hun Sen. Lors d’un discours, il n’a pas hésité à menacer : « Si quelqu’un fomente une révolution de couleur, qu’il prépare son cercueil ! »

Même le procès du meurtrier de Kem Ley, l’analyste politique populaire tué par balles en 2016, n’a pas apaisé la colère du peuple. Le coupable a été condamné à la prison à vie, mais l’audience express n’a pas fait la lumière sur le tragique événement : de nombreux Cambodgiens ne peuvent s’empêcher d’y lire une mise en garde venue « d’en haut ».

Pour le politologue Sophal Ear (1), spécialiste du pays, la situation est préoccupante même si le Cambodge n’a jamais été un havre de paix et de démocratie : « Vingt-cinq ans après l’Untac (Autorité provisoire de l’ONU au Cambodge, de 1992 à 1993, NDLR), le pays a connu des coups d’État, des attaques à la grenade, des assassinats. Mais en 2013, l’opposition a prouvé qu’elle pouvait gagner les élections. Les conditions dans lesquelles elle évolue depuis montrent que la partie de poker a peut-être atteint ses limites. »

Par Éléonore Sok-Halkovich - La Croix - 16 mai 2017