C’est l’une de ces histoires au caractère un brin surréaliste, ponctuées de surprenantes et quasi-comiques réactions gouvernementales typiques de la Thaïlande d’aujourd’hui, en ces temps de dictature militaire : en avril, la plaque commémorative du coup d’Etat de 1932, qui transforma la monarchie absolue du royaume de Siam en monarchie constitutionnelle et parlementaire, a disparu. Cette petite plaque de bronze, lourde, massive, impossible à retirer discrètement, était apposée sur le sol, non loin du Parlement, du palais royal, de casernes de l’armée et de la police.

Personne ne sait où ni pourquoi la plaque a disparu, personne ne sait qui l’a volée. Ou qui a donné l’ordre de la retirer. Les opposants à la dictature, sans prononcer de nom, font un signe vers le ciel, pour désigner, non pas Dieu, mais plutôt le palais : le nouveau roi Vajiralongkorn, qui a succédé à son père, décédé en octobre 2016, est soupçonné par certains de vouloir rétablir de facto un régime de monarchie absolue. Mais dans un royaume où la loi de lèse-majesté peut condamner les contrevenants à quinze ans de prison (pour chaque offense à la royauté), nul n’irait oser désigner le Très-Haut.

Interrogé par l’agence Reuters, le porte-parole adjoint du gouvernement, le major général Veerachon Sukhonthapatipark, a avoué son ignorance : « Pourquoi devrions-nous porter la responsabilité de cette disparition ? s’est-il étonné. Devrions-nous porter la responsabilité de tout ce qui disparaît dans le pays ? »

Fidélité « au bouddhisme, à l’Etat et à la monarchie »

« Je ne veux pas que cette histoire devienne un sujet de polémique », a prévenu le premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha, auteur du dernier putsch de 2014. Qui, contrairement à celui de 1932, n’a pas emmené l’ancien royaume de Siam devenu Thaïlande sur les chemins de la démocratie.

L’affaire secoue cependant les milieux intellectuels et de l’opposition, pour lesquels la révolution de 1932 marque une date cruciale de l’histoire du royaume. « Cette plaque était le symbole du concept d’égalité », a observé Thanawut Wichaidit, porte-parole du Front uni pour la démocratie contre la dictature, groupe d’opposants qui ne peuvent plus s’opposer à grand-chose puisque le fonctionnement de la démocratie est interrompu depuis trois ans.

Les étudiants volontiers frondeurs de la célèbre université Thammasat avaient récemment laissé entendre sur les réseaux sociaux qu’ils pourraient bien aller nuitamment retirer la nouvelle plaque, apposée en lieu et place de l’originale, dans des circonstances tout aussi mystérieuses – la nouvelle plaque enjoint le peuple d’être fidèle « au bouddhisme, à l’Etat et à la monarchie »…

Une nouvelle plaque, enjoignant le peuple à être fidèle au « bouddhisme, à l’Etat et à la monarchie », a été installée dans des circonstances tout aussi mystérieuses, mi-avril.

Les autorités ont aussitôt réagi : désormais, la nouvelle plaque est entourée d’un grillage, il est interdit de la photographier et de s’en approcher. « Il n’y a plus rien que nous puissions faire, regrette Rangsiman Rome, étudiant en droit et activiste du Groupe pour la restauration de la démocratie. Même si cela ne serait pas illégal de retirer la nouvelle plaque : c’est d’avoir retiré l’ancienne qui est un acte illégal. »

Pour ce militant pro-démocratique, qui a déjà effectué deux courts séjours en prison pour avoir osé manifester son opposition à la junte, cette plaque est symbolique à double titre. Surtout quand on replace le message qu’elle véhicule dans l’histoire récente et tourmentée du pays : « Pour les partisans de la démocratie, elle était la mémoire d’un moment qui a vu le peuple reprendre du pouvoir ; mais pour les ultramonarchistes et les conservateurs, cette plaque est bien évidemment un mauvais souvenir, celui du jour où la monarchie a perdu son pouvoir absolu. »

Une histoire méconnue

En France, peu connaissent l’histoire de la révolution de 1932, et pourtant, c’est à Paris que tout a commencé : en février 1927, dans une chambre d’hôtel de la rue du Sommerard, dans le 5e arrondissement, un petit groupe de sept étudiants siamois fonde le Khana Ratsadon, le Parti du peuple. L’un d’eux est le futur premier ministre Pridi Banomyong, étudiant en droit à Caen. L’autre figure importante est celle de Phibun Songkhram, un militaire diplômé de l’école d’artillerie de Fontainebleau. Ironiquement, les deux hommes deviendront des ennemis acharnés : Pridi sera forcé à l’exil et mourra à Paris en 1983. Phibun deviendra dictateur, collaborera avec l’armée d’occupation japonaise durant la seconde guerre mondiale et mourra exilé, lui, au pays du Soleil-Levant.

En attendant, les deux hommes préparent donc à Paris le mouvement qui débouchera cinq ans plus tard sur la « révolution de Bangkok ». Celle-ci mettra fin à cent cinquante années d’absolutisme monarchique de la dynastie des Chakri, dont l’actuel roi Vajiralongkorn est le dixième représentant. Le putsch se déroule sans la moindre goutte de sang versé. Les conspirateurs sont des militaires acquis à la cause du Parti du peuple, parmi lesquels on retrouve Phibun. Le roi Prajadhipok acceptera un temps le principe d’une monarchie constitutionnelle. Il abdique cependant trois ans plus tard et mourra en exil en 1941, au Royaume-Uni.

Le caractère éminemment politique de la mystérieuse disparition de cette plaque commémorative est emblématique de la situation du royaume. Les deux derniers coups d’Etat (2006 et 2014) ont scandé dix années de manifestations et de contre-manifestations organisées tour à tour par des militants pro-démocratiques et pro-monarchistes. En 2010, l’armée a pris position contre les premiers et près d’une centaine de personnes furent tuées dans les rues de Bangkok.

« D’une certaine manière, on est revenu de facto au temps de la monarchie absolue, estime un professeur d’histoire tenant à garder son anonymat. Plus rien ne ressemble à ce qui est, de jure, une monarchie constitutionnelle. » On n’est pas près de revoir la plaque manquante.

Par Bruno Philip - Le Monde - 16 mai 2017