Sans nécessairement connaître de près le boud­dhisme, on pouvait avoir l’impression que cette religion sans dieu échappait à la maladie de la vérité et de l’intolérance qui ravage plus ou moins sourdement une grande partie des monothéismes constitués. Hélas, à compter d’aujourd’hui, tous ceux qui découvriront le nouveau documentaire-choc du réalisateur suisse Barbet Schroeder devront se départir de cette impression, et partant du réconfort qu’elle exerçait sur nous en ces temps de remontée sévère des fondamentalismes. Tandis que se poursuit au Centre Pompidou jusqu’au 11 juin la rétrospective qui lui est consacré, Barbet Schroeder – compagnon de route de la Nouvelle Vague, fondateur des Films du Losange, auteur d’une œuvre passionnante obsédée par les mécanismes de la domination – est donc l’invité du Festival de Cannes avec Le Vénérable W., qui sortira sur les écrans le 7 juin.

La meilleure genèse de cet excellent travail, c’est encore le cinéaste qui la donne dans un petit film de commande réalisé pour le Centre Pompidou, dans lequel il explique qu’une grande colère l’a saisi en constatant que la forêt qui avait vu passer sa jeunesse et ses premiers amours avait été victime d’un incendie criminel. Un sentiment de haine, explique-t-il dans ce court-métrage, l’a étreint pour la première fois, dont le bouddhiste qu’il est depuis l’âge de 20 ans a voulu aller chercher le fin mot aux origines de ce mouvement, à Mandalay, en Birmanie. L’ironie de l’histoire, ou « l’entourloupe du sort », selon son expression, est que, venu s’apaiser à la source de la sagesse pacificatrice, il y fait la rencontre d’un mouvement qui, tout en continuant à se réclamer du bouddhisme, prospère en professant ouvertement la haine et l’exclusion.

Sinistre tableau

Cette doctrine a un nom et un visage, ceux du moine bouddhiste Ashin Wirathu, 48 ans, qui a entrepris depuis 2001 à la tête du mouvement nationaliste et islamophobe 969 (chiffre qui énumère les trois joyaux du bouddhisme) d’éradiquer la population musulmane de la surface du pays. La flambée délirante qu’attise ce maître à haïr plutôt qu’à penser est d’autant plus notable et intrigante que l’islam regroupe 5 % de la population birmane et le bouddhisme 90 %. Nonobstant, sous l’action inlassable de ce petit homme souriant et opiniâtre dont l’emprisonnement n’a fait qu’amplifier la popularité, campagnes de diffamation et de boycott, pogroms, incendies et assassinats ne cessent plus de frapper, depuis 2012, les musulmans birmans. Plus grave, le pouvoir en place – dominé en dépit de la présence d’Aung San Suu Kyi par la junte militaire –, à l’origine hostile aux remous causés par le mouvement, s’est laissé gagner par sa force de frappe, l’encourageant par la passivité des forces de police et par la promulgation de lois racistes.

Sinistre tableau, dont le film rend compte de manière efficace, entremêlant des matériaux très divers. Entretien avec Ashin Wirathu, images extraites de ses sermons, recours aux archives et à la propagande de son mouvement, vidéos d’amateurs témoignant des exactions exercées à son initiative, voix off féminine recadrant les arrangements du maître avec la réalité, interventions de spécialistes et de moines bouddhistes expliquant la véritable nature de cette idéologie. La haine en paroles et en actes, pénible mystère universellement partagé.

Documentaire français de Barbet Schroeder (1 h 47). Sortie en salles le 7 juin. Sur le Web : www.filmsdulosange.fr/fr/film/235/le-venerable-w

Par Jacques Mandelbaum - Le Monde - 23 mai 2017


Le Vénérable W": Barbet Schroeder au plus près du mal, avec les extrémistes bouddhistes

Après le dictateur ougandais Amin Dada et "L'avocat de la terreur", Jacques Vergès, le cinéaste suisse Barbet Schroeder poursuit sa "trilogie du mal" avec "Le Vénérable W", documentaire sur un influent moine bouddhiste birman qui prêche la haine contre la minorité musulmane.

Dans "Le Vénérable W.", qui sort en salles mercredi après sa projection à Cannes en sélection officielle hors compétition, la caméra s'introduit au coeur de la mécanique anti-Rohingyas, la minorité musulmane de ce pays à plus de 90% bouddhiste.

Le cinéaste a choisi un sujet brûlant : le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'Homme a dénoncé en février le "nettoyage ethnique" dont sont victimes les Rohingyas et s'est alarmé de possibles crimes contre l'humanité commis par des soldats birmans - accusations rejetés par le régime.

Aux côtés d'images amateurs des exactions contre les musulmans (maisons brûlées, lynchages...), d'images de propagande parfois très modernes sur fond de musique pop et diffusées sur internet, le documentaire trouve sa valeur unique dans les longs entretiens accordés au cinéaste par Ashin Wirathu.

Ce moine bouddhiste très influent prêche la haine contre les musulmans dans ses discours, mais son rôle exact dans le déclenchement des vagues de violence ethnique reste flou : c'est un homme "extrêmement intelligent, tout à fait dans le contrôle" de ses paroles face à celui qui l'interroge, a expliqué M. Schroeder lors d'un entretien avec la presse à Cannes.

Lors du tournage, il s'est montré prêt "à répondre à toutes les questions" du réalisateur, fasciné de longue date par le message de paix du bouddhisme et qui tente de comprendre comment les moines extrémistes birmans le pervertissent.

Tentant de décrire la façon dont les messages de haine peuvent, après infusion dans l'opinion publique, aboutir au pire, le réalisateur dresse un parallèle en forme d'avertissement entre la situation en Birmanie et la montée des discours antimusulmans dans le reste du monde.

Barbet Schroeder, qui se concentre sur la figure de Wirathu, et fait parler certains de ses détracteurs, dont U. Zanitar, son maître spirituel qui a dénoncé son basculement idéologique, s'attarde moins sur le positionnement d'Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991. Depuis son arrivée au pouvoir il y a un an, elle est critiquée à l'étranger pour sa gestion de la crise des Rohingyas, et le fait qu'elle rejette les accusations de nettoyage ethnique.

Le Suisse n'a pas terminé son tournage en Birmanie, expliquant avoir ressenti que la pression des services de sécurité du régime s'est accrue : il a fini par s'installer de l'autre côté de la frontière, en Thaïlande, pour y mener les dernières interviews.

Agence France Presse - 2 Juin 2017


Cannes 2017 - “Le Vénérable W.” de Barbet Schroeder, chronique édifiante du discours de la haine

Dans un documentaire exemplaire car méthodique, présenté en séance spéciale à Cannes, le Suisse Barbet Schroeder part à la rencontre de Wirathu. Ce moine birman qui, par ses sermons extrémistes, a encouragé le massacre des musulmans dans son pays. Quand le bouddhisme confine au fascisme.

la haine. Les vieux arbres qui gardaient ses plus beaux souvenirs, à côté de chez lui, le voisin les a fait couper. Pour oublier ce crime, Barbet Schroeder part à Mandalay, en Birmanie, où il découvrit, à 20 ans, le bouddhisme. Une religion qui apprend à vivre sans haine. S’il n’a pas perdu la foi, le cinéaste ne croit cependant plus aux miracles. Le but de son voyage est de rencontrer un moine qui, tel un pompier pyromane, allume des incendies, attise les flammes d’un fanatisme meurtrier : le vénérable et pourtant détestable Wirathu.

Philosophie de la terreur

Sous ses allures de bonze, c’est une sorte d’héritier d’Hitler qu’on découvre, tout entier voué à la persécution et à l’extermination d’une population : les musulmans de Birmanie, et particulièrement la minorité des Rohingyas. Wirathu les compare à des animaux sauvages qui se reproduisent comme des lapins, se dévorent entre eux et détruisent l’environnement. Monstrueux et glaçant, son discours veut faire naître chez les Birmans bouddhistes « la peur de la disparition de la race », titre d’un de ses livres. Il faut éliminer les musulmans, ou ils seront, eux, éliminés… Face à cet apôtre de la haine, Barbet Schroeder garde un étonnant sang-froid. Son regard droit, objectif, rend la confrontation impressionnante. Avec ce film, il clôt une « trilogie du Mal », commencée avec les documentaires Général Idi Amin Dada : autoportrait (1974) et L’Avocat de la terreur (2007), sur Jacques Vergès. Des hommes à la toute-puissance destructrice.

Wirathu les surclasse. Son discours obsessionnel et délirant dépasse la raison. Le viol d’une jeune Birmane par trois musulmans est l’étincelle dévastatrice dans un pays transformé en poudrière. Des maisons de Rohingyas sont brûlées, les exécutions sommaires se multiplient, la xénophobie entame sa marche triomphale…

Une démonstration brillante… et universelle

En retraçant le cours de ces événements, le film fait apparaître les rouages d’une machine infernale qui manipule les foules. Même la récipiendaire du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, ne parviendra pas à empêcher le massacre des musulmans. Marionnettiste diabolique, Wirathu aura eu tout le temps de nuire avant d’être finalement inquiété.

La démonstration est magistrale. En menant son enquête, Barbet Schroeder s’interroge. « Les principes du bouddhisme doivent nous permettre de limiter les mécaniques du mal, dit un moine qui s’oppose à Wirathu. Dès lors qu’il y a violence, le bouddhisme est détruit. » Non seulement le bouddhisme n’a rien empêché ici, mais il est même devenu le cheval de Troie de l’horreur. Cette désolation pousse le réalisateur vers une méditation plus universelle – et très actuelle – sur le venin de la parole haineuse… qui pourra faire réfléchir jusqu’en France. C’est l’un des constats de la récente campagne présidentielle : la violence du discours peut détruire la démocratie et la paix. Pour Barbet Schroeder, chaque mot compte : les paroles détestables, que l’on tolère parce qu’elles paraissent ordinaires, font germer celles qui s’avèrent totalement insupportables. Et il est très vite trop tard.

Par Frédéric Strauss - Télérama - 20 mai 2017