Son analyse critique des mouvements démocratiques birmans, dont la NLD, lui a également valu les foudres d’une organisation de défense des droits de l’Homme ayant pignon sur rue. Et pourtant, ce jeune chercheur français est l’un des rares à étudier en profondeur ce qui se joue actuellement à l’intérieur des institutions birmanes à l’école de la démocratie. Le tout avec une pédagogie déconcertante pour des non initiés s’étant parfois cassé le nez sur des ouvrages difficiles d’accès. Rencontre avec un politologue aussi modeste que passionnant.

Tout d’abord, revenons au commencement: votre rencontre avec la Birmanie. D’où vient votre intérêt pour ce pays qui occupera une place centrale dans votre vie de chercheur ?

J’ai découvert l’Asie pendant mon enfance, grâce à plusieurs voyages dans la région : Chine à la fin des années 1980, Japon, Sri Lanka, Inde, et Thaïlande au début des années 1990. Lorsque j’ai entamé mes études supérieures à la fin des années 1990, j’ai cherché à étoffer mes liens avec l’Asie et entamé à Paris un cycle à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). Je me suis d’abord tourné vers l’Inde et sa langue majoritaire, l’Hindi. Puis, alors que je poursuivais mon cursus universitaire à Sciences Po Paris, une discussion avec l’enseignant qui allait devenir mon directeur de thèse, m’orienta vers l’étude des relations diplomatiques entre l’Inde et la Birmanie au tournant des années 2000. J’ai ainsi commencé l’exploration des territoires birmans à partir du sous-continent indien auquel la Birmanie doit tant de ses institutions politiques et traditions culturelles ou religieuses, et non de la Thaïlande et l’Asie du Sud-est, à l’instar de beaucoup de mes collègues. Depuis, tant mon parcours professionnel que personnel gravite autour de ce pays

Beaucoup de nos lecteurs ont dévoré "Histoire de la Birmanie contemporaine – le pays des prétoriens". Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur sa rédaction ainsi que l’écho que celui-ci a connu en France comme ici ?

La rédaction de ce livre a été entamée alors que je venais d’être recruté par l’Université de Hong Kong en 2009. L’objectif convenu avec l’éditeur français, Fayard, avait été de proposer un ouvrage accessible – c’est-à-dire sans l’abondance de notes de bas de page et de concepts théoriques caractéristique des livres universitaires. Le livre devait retracer l’histoire récente de la Birmanie en abordant les grandes problématiques politiques et stratégiques engendrées par le dernier coup d’état orchestré par l’armée birmane en 1988 et les deux décennies de dictature militaire qui ont suivi. Depuis sa publication en 2010, nombre de francophones étant passés par Rangoun – expatriés ou visiteurs – m’ont confirmé l’utilité de ce livre. Par contre, le milieu universitaire francophone l’a complétement ignoré : il n’a effectivement fait l’objet d’aucune revue critique dans les principales publications académiques françaises.

Quels sont vos objets de recherche actuels ?

Après une dizaine d’années de travaux sur la politique étrangère et les relations internationales de la Birmanie contemporaine, je me penche désormais sur les dynamiques internes au pays. Les transformations politiques amenées par l’adoption d’une nouvelle constitution en 2008 et la dissolution de la junte militaire trois ans plus tard ont créé de nouvelles opportunités pour la recherche "politique" qu’il était difficile (mais non impossible) de développer du temps du régime militaire. Plus singulièrement, je m’intéresse au développement des nouvelles institutions parlementaires de "l’après-junte" et à la façon dont les Birmans redécouvrent les affaires législatives et autres pratiques parlementaires.

Dans un article de Décembre 2015 publié par le Monde Diplomatique, vous listiez bon nombre de défis qu’aurait à surmonter la NLD nouvellement élue. "La question ethnique et nationale posée depuis l’indépendance", en premier lieu - et avec elle la question de la paix - mais aussi "une économie nationale qui porte en elle les germes d’une aggravation des inégalités et de la corruption". Après plus d’un an d’exercice du nouveau gouvernement, les signes sont-ils, selon vous, encourageants ?

Je pense qu’il suffit simplement de changer la date de cet article : tous les points que j’y développe sont toujours d’actualité ! Le nouveau gouvernement mené par la NLD, même s’il a parfaitement conscience des défis auxquels le pays doit faire face, n’a ni l’expertise, ni la capacité de s’attaquer à tous les problèmes de la Birmanie, de son économie ou de société. C’est malheureusement une constante historique. U Nu, premier ministre dans les années 1950, se plaignait déjà des "16 000 problèmes" que le pays devait surmonter au lendemain de son indépendance en 1948. Il n’y aura pas de baguette magique : les élites birmanes – tant civiles que militaires – devront passer par un long apprentissage avant d’espérer pouvoir faire entrer la Birmanie dans une ère de prospérité, de stabilité et de paix.

Vous avez beaucoup étudié l’exercice parlementaire ici en Birmanie, pré et post élections 2015. Sachant que la composition de l’Assemblée de l’Union a été bouleversée et que beaucoup de députés étaient des novices lors de leur élection, quelles sont les transformations principales que vous avez pu observer au cours des dernières années?

Etant donné que le parlement national fut reformé en janvier 2011, après 23 années sans la moindre institution législative dans le pays, les premiers députés élus lors des élections de 2010 étaient eux aussi tout à fait novices. Nombre d’entre eux toutefois, sous l’impulsion du premier président de la chambre basse (Thura Shwe Mann, l’ancien chef d’état-major des armées), ont rapidement appris et tenté de planifier et développer un processus législatif. La nouvelle vague de députés élus cinq ans plus tard, certes eux aussi novices (seuls 13% des députés sortants ont été réélus en 2015), reçoit cependant aujourd’hui, et de façon très régulière, de multiples formations et autres programmes d’assistance législative de la part de la communauté internationale – ce dont leurs prédécesseurs avaient été largement privés. Les progrès individuels sont donc notoires, même si le contrôle quasi autocratique que le parti désormais majoritaire, la NLD, exerce sur ses troupes parlementaires tend à les masquer.

En matière de recherche en science politique sur la Birmanie, le milieu semble dominé, voire exclusivement composé de figures étrangères. Cela est-il en train de changer ? Considérez-vous que la démocratisation en cours depuis plusieurs années attise l’intérêt des étudiants birmans cette discipline ?

L’intérêt des jeunes générations pour les affaires politiques est bien présent, et particulièrement visible à Rangoun et en milieu urbain. Il suffit d’écouter les débats régulièrement organisés par divers instituts de recherche, départements d’université, ambassades ou médias birmans pour le constater. Mais si l’intérêt et la soif d’apprendre semblent là, le développement d’une recherche autonome et productive en sciences politiques a de fortes chances de se faire encore attendre dans le pays. Les structures universitaires locales restent fragiles, et pour bénéficier d’une solide formation en sciences politiques, il faut bien souvent passer par un cursus international, et donc maitriser l’anglais.

Vous qui avez suivi de près l’évolution du pays depuis plus d’une décennie, quels sont les transformations et évènements politiques, sociaux ou économiques qui vous ont le plus marqué ?

D’un point de vue anecdotique, ce qui m’a marqué le plus ces dernières années, c’est l’apparition des smartphones. Je suis loin d’être le seul, mais posséder une carte SIM a changé ma façon de travailler sur place quasiment du jour au lendemain. Doctorant au début des années 2000, lorsque je cherchais à obtenir un entretien pour mes recherches à Rangoun, il me fallait téléphoner de ma chambre l’hôtel par une ligne grésillante, confirmer ensuite le rendez-vous par un coup de fil passé sur un trottoir de la ville, via les lignes téléphoniques privées proposées par des commerçants devant leurs boutiques pour 100 kyats ; l’interlocuteur avait souvent trois ou quatre numéros qu’il fallait essayer successivement – l’un au moins finirait par fonctionner… - et bon nombre d’entre eux étaient mis sur écoute par les services de renseignement. Maintenant, un texto suffit, en toute discrétion. Mes premiers voyages en voiture dans le pays se faisait aussi avec trois bidons d’essence dans le coffre, et le sac à dos sur les genoux. La libéralisation de l’approvisionnement de l’essence en 2011 a fait que désormais plus personne ne fait attention aux multiples stations-services aujourd’hui éparpillées à travers le pays.

De la gastronomie aux sites culturels et lieux de sortie à Yangon, quels sont vos coups de cœur et conseils aux lecteurs ?

J’ai eu récemment la chance d’explorer seul toutes les salles, vides et poussiéreuses, du Secrétariat – le siège de l’ancien pouvoir colonial, situé entre les rues Bo Aung Gyaw et Theinbyu – et celles du premier parlement du pays qui se trouve dans sa cour intérieure. C’est un lieu fascinant, chargé d’histoire (Aung San, héros de l’indépendance et père d’Aung San Suu Kyi, y fut assassiné en 1947) et sa prochaine ouverture au public de façon continue sera une très bonne nouvelle. Concernant les meilleures adresses, l’ancienne capitale évolue tellement rapidement qu’il est difficile de ne pas trouver porte close six mois après l’ouverture d’un restaurant à la mode. Etant passé par l’Inde, je me régale donc bien souvent de biryanis et autres barbecues de mouton que l’on trouve autour de la rue Latha. Mais au final, la meilleure gastronomie sera celle que vous offrira une famille birmane qui vous accueillera.

Par Justine Hugues - Lepetitjournal.com - 5 Juin 2017