Saïgon est devenue Hô Chi Minh-Ville et la cité, au passé colonial puis communiste, s’est transformée en une métropole dynamique et moderne. Cependant, cette évolution n’a pas fait totalement disparaître les reliques du passé.

Lorsque je travaillais à Saïgon entre 2010 et 2015, j’ai aperçu de rares fois des enseignes de magasins artisanales – vestiges de la culture populaire passée du pays – qui m’ont fascinée.

Du zinc vintage et un savoureux bol de nouilles

En 1952, un chariot de restauration rapide s’est mis à vendre des nouilles de riz sur Tran Cao Van, une rue bordée d’arbres qui est devenue un lieu prisé à Saïgon. Pendant plus de trente ans, le propriétaire du chariot a gagné sa vie dans ce coin de rue. Le temps que le Vietnam gagne ses guerres, instaure son indépendance et établisse – dans une certaine mesure – un régime nouveau, le fabricant de nouilles avait quitté son chariot pour un magasin situé à proximité.

Afin que ses clients fidèles puissent le retrouver facilement, le propriétaire donna à son restaurant le nom de la rue sur laquelle il avait toujours travaillé, marquant le lieu par une grande enseigne tridimensionnelle en zinc.

Dans les années qui suivirent, au fur et à mesure que les Vietnamiens qui avaient fui les conflits revenaient visiter leur pays, la réputation du restaurant prit une dimension internationale grâce à ses bouillons savoureux et à ses pho réconfortants.

Aujourd’hui, c’est Hong, la fille adoptive du propriétaire, âgée de 60 ans, qui dirige le restaurant Pho Cao Van. Elle a pratiquement grandi sur place, dans ce lieu qui n’a pas vraiment changé depuis son ouverture. D’ailleurs, les deux enseignes artisanales, qui datent des années 1970, y sont toujours accrochées, l’une à l’intérieur du restaurant, l’autre sur sa façade.

Dehors, à côté du lettrage en 3D soudé à la main, se trouve une enseigne en plastique qui fait la publicité d’une marque de boissons ; selon Hong, cette enseigne a été installée après la chute de Saïgon. Craignant les vols et les pillages – la ville n’étant plus sûre –, sa famille a préféré prendre ses précautions en cachant le coûteux lettrage en zinc au sein du magasin, jusqu’à ce que la situation se calme. Ils l’ont ainsi remplacé par l’enseigne en plastique qui est restée là depuis.

Peu après que le lettrage en zinc ait été rangé à l’intérieur, la lampe électrique, qui était située au-dessus de l’entrée de la boutique, a été emportée. De nos jours, au Vietnam, les vieilles enseignes métalliques sont vendues, ce qui explique en partie la rareté des enseignes liées à la période de la guerre.

L’horlogerie de Vinh Loi

À Cholon, le quartier chinois d’Hô Chi Minh-Ville, une enseigne en métal doré encore plus ancienne décorait l’entrée de l’horlogerie de Vinh Loi. Aujourd’hui, seuls une silhouette poussiéreuse et quelques trous de perçage noircis sur la devanture rappellent que se trouvaient ici des lettres métalliques, fabriquées vers 1964.

Lorsque je le questionne à propos de ces traces, le propriétaire semble ravi de m’informer que le lettrage a été volé il y a trois ans. Vinh estime que les lettres ont été prises parce qu’elles étaient vieilles et précieuses, ce qui lui paraît être un honneur.

« Technologie de montres et d’horloges », énonce une rangée de caractères chinois dorés, figurants sur le mur du fond de la boutique de Vinh. Ces caractères ont été installés il y a près d’un demi-siècle, en même temps que l’ancien lettrage extérieur. Dans ce quartier, où les colons chinois se sont installés à la fin du XVIIIe siècle, les caractères bilingues sont encore assez répandus.

La valeur patrimoniale de ces vieux caractères n’est souvent pas appréciée à sa juste valeur. Le voleur qui a dérobé le lettrage de Vinh a ainsi peu de chance de reconnaître qu’il s’agit en fait d’une antiquité, comme aime à le penser le propriétaire du magasin. Il semble d’ailleurs plus plausible que le lettrage ait été vendu comme ferraille, la couleur bronze de la pièce ayant pu conduire le voleur à espérer en tirer un bon prix.

Le culturiste qui peignait

Une affiche peinte à la main d’une salle de gymnastique publique et qui représentait… Arnold Schwarzenegger en personne a également disparu – elle a été vendue, pas volée. Depuis 1975, l’année marquant la fin de la guerre du Vietnam, Phu Sy Hue, le premier professeur de culturisme de la salle de gym en question, y entraîne des haltérophiles. D’après les souvenirs de Phu, le portrait d’Arnold Schwarzenegger – inspirée d’une représentation connue de l’époque – a été installé sur le bord de la route pour la première fois vers 1980.

À cette époque, le Vietnam ne recevait pas de touristes et avait peu de contacts avec le monde au-delà de ses frontières : la représentation de l’ancienne vedette hollywoodienne était donc très exotique. L’enseigne a été peinte pour le club par un de ses membres, Tri, un culturiste pratiquant qui, bien que n’ayant jamais été un dessinateur d’enseigne professionnel, avait étudié la peinture.

Depuis l’avènement de l’impression numérique à la fin des années 1990, la profession est devenue si rare que peu de magasins pourraient commander une telle enseigne.

Au début des années 1990, un touriste américain est passé devant l’enseigne du club de gym et, manifestement impressionné par cette étrange découverte, l’a achetée pour une somme qui, compte tenu de la disparité de revenus entre les deux pays, semblait une bonne affaire pour les deux parties concernées.

Tri a immédiatement commencé à peindre une enseigne de remplacement (cf. image en tête de cet article), qui, du début des années 1990 jusqu’à 2013 environ, a été accrochée à la porte d’entrée du club de gym. L’enseigne a ensuite été enlevée lors de travaux de construction et a été entreposée sur le parking près de la salle de musculation. À nouveau, un étranger disposant d’une monnaie forte l’a aperçue et s’est proposé de l’acheter.

L’intérêt pour ces représentations illustre le pouvoir des célébrités, qui font rayonner la culture populaire américaine de par le monde. Depuis la rénovation du club de gym en 2015, une enseigne sans charme, réalisée numériquement, vante désormais les installations de musculation.

Hô Chi Minh-Ville au 21e siècle

Bien que le paysage urbain du Vietnam change rapidement, certaines choses demeurent : Tri, culturiste et dessinateur d’enseigne amateur, gère désormais une boutique de médecine traditionnelle, située non loin de la salle de gym ; quant à Phu, bien qu’ayant maintenant la soixantaine, il continue à s’entraîner.

Le développement phénoménal de Hô Chi Minh-Ville au XXIe siècle, documenté notamment par l’anthropologue Erik Harms a sans doute causé la disparition de nombreuses vieilles enseignes. Tandis que les universitaires et le monde de l’art débattent de ce qui mérite d’être collectionné et préservé dans les musées et les archives, les centres-villes – au Vietnam comme ailleurs – reflètent l’évolution des mœurs de la société.

La recherche révèle que les principales raisons pour lesquelles les enseignes fabriquées en usines sont devenues la norme au Vietnam sont leur coût réduit, la rapidité de leur livraison et, par-dessus tout, leur facilité d’acquisition. Or, de nos jours, les dessinateurs d’enseignes sont encore plus difficiles à trouver à Hô Chi Minh-Ville que le parfum de nostalgie qui émane de leurs vieilles enseignes.

Par Cristina Nualart - The Conversation - juin 2017