Il y a cinq ans, Aung San Suu Kyi était acclamée à l'ONU à Genève. Aujourd'hui, elle lui claque la porte au nez. Le gouvernement birman dirigé par la lauréate du prix Nobel de la paix a refusé, vendredi, l'entrée sur son territoire à trois enquêteurs mandatés par les Nations unies. Les avocats internationaux Indira Jaising et Radhika Coomaraswamy ainsi que le spécialiste des droits de l'homme Christopher Dominic Sidoti avaient pour mission d'établir les « faits et circonstances précises concernant les allégations de violations des droits de l'homme par les militaires birmans, en particulier dans la région de Rakhine. » Mais le secrétaire permanent aux affaires étrangères U Kyaw Zeya, interrogé par Reuters, a répondu qu'« il n'y avait aucune raison d'accueillir une telle mission ». En mars dernier, la Birmanie s'était déjà montrée hostile à une « mission d'enquête internationale qui ne ferait qu'attiser plutôt que de résoudre les problèmes ».

Figure de proue de l'opposition à la junte militaire, fondatrice du parti politique NLD (Ligue nationale pour la démocratie) et longtemps assignée à résidence, Aung San Suu Kyi semblait armée pour mener la transition démocratique. Hélas, celle que l'on surnommait la « Nelson Mandela asiatique » ou encore « l'héroïne de Birmanie » a déçu.

Journalistes emprisonnés

Le 28 juin, le quotidien britannique The Guardian a révélé que trois journalistes birmans étaient détenus par l'armée dans un lieu tenu secret après avoir publié un reportage sur la drogue dans le pays. Ils enquêtaient sur le TNLA (Ta'ang National Liberation Army), un groupe armé indépendant interdit par les autorités. Aucun des journalistes n'est lié de près ou de loin au TNLA, ce qui a fait réagir de nombreux gouvernements et l'ONU qui a demandé à la chef du gouvernement de condamner ces méthodes. Le porte-parole de la « Lady » a expliqué que « tout le monde doit être jugé de la même façon ». Les trois journalistes seront traduits en justice en vertu de la « loi d'association illégale », toujours en vigueur, qui a permis dans le passé des arrestations arbitraires et de faire taire bon nombre de Birmans critiquant la dictature militaire.

« Il n'y a pas de génocide »

Le silence assourdissant d'Aung San Suu Kyi, symbole de la lutte pour les droits de l'homme et de la démocratie, sur la répression anti-rohingyas embarrasse. N'hésitant pas à réfuter les pires crimes commis envers une partie de sa population et n'assumant pas les exactions des militaires, la Première ministre perd peu à peu son statut de représentante des droits de l'homme.

Le réalisateur Barbet Schroeder l'a bien montré dans son documentaire Le Vénérable W. Face aux exactions perpétrées contre les Rohingyas – communauté musulmane située sur les côtes birmanes – par les bouddhistes menés par le moine extrémiste Wirathu, la chef du gouvernement n'a jamais dit mot.

Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, la répression des Rohingyas aurait fait plus de 1 000 morts. Quelque 70 000 personnes auraient quitté le pays pour se réfugier au Bangladesh et dans les alentours. Face à cela, Maman Suu – comme on l'appelle affectueusement en Birmanie – n'a pas condamné les agissements de la population contre les Rohingyas, expliquant qu'il « n'y a pas de génocide à l'encontre des musulmans ni des bouddhistes ».

Par Édouard Roux & Louis Chahuneau - Le Point - 3 Juillet 2017