Ce matin-là, ils sont déjà des dizaines à faire la queue devant le service de vaccination antirabique, installé à l’entrée de l’Institut Pasteur, à Phnom Penh. Sok Lu, une jeune mère, scrute son fils Sophear, âgé de 6 ans, d’un air inquiet. Elle montre les traces encore fraîches de la veille d’une morsure sur son mollet. «Le chien du voisin l’a mordu en jouant. Il n’avait pas l’air fou, mais je ne veux pas prendre de risques », explique cette éleveuse de poissons qui vient de la périphérie de la capitale.

La rage, appelée en khmer la « maladie du chien fou », provoque une inflammation du cerveau et de la moelle épinière. Le virus peut se déclarer dix jours après la morsure, parfois un mois après, voire jusqu’à un an plus tard.

Une fois qu’apparaissent les symptômes – fièvre, hyperventilation, hydrophobie –, il n’y a plus rien à faire, la maladie est mortelle dans 100 % des cas. Elle tue plus ici que la malaria et la dengue réunies ; les premières victimes sont les enfants.

Près d’un millier de victimes par an

« Au Cambodge, la rage tue près d’un millier de personnes par an, estime le docteur Didier Fontenille, directeur de l’Institut Pasteur, qui vient de lancer une campagne de sensibilisation avec le ministère de la santé. Les malades sont systématiquement renvoyés chez eux, où ils meurent dans d’atroces souffrances, l’agonie peut durer trois jours. »

Ces décès pourraient pourtant être évités par des gestes simples. « Bien nettoyer la plaie avec du savon permet de considérablement réduire le risque de contamination, puis il faut se faire vacciner le plus rapidement possible », recommande le médecin. De nombreux Cambodgiens ne sont pas vaccinés

À l’Institut Pasteur, le centre de référence, 600 000 morsures sont traitées par an, mais de nombreux Cambodgiens ne se font pas vacciner, faute d’informations ou de moyens pour se déplacer jusqu’à la capitale. Si le vaccin et ses trois rappels coûtent ici 12 dollars (10,30 €), chez les médecins de ville, les tarifs peuvent flamber jusqu’à 300 dollars (257 €).

Les protocoles de conservation peuvent y être défaillants, sans parler de l’origine douteuse de produits entrés illégalement sur le marché. En 2015, une expatriée française en a fait les frais ; vraisemblablement mal soignée dans une clinique de Kampot, la jeune femme de 25 ans est décédée un mois plus tard.

Sur 200 chiens suspectés, la moitié porteur de la rage

Si le virus de la rage peut aussi être transmis par d’autres mammifères, 95 % des porteurs sont des chiens. Une population estimée à cinq millions, soit un chien pour trois personnes, un ratio bien supérieur à celui des pays voisins. « Il y a une tête aujourd’hui ? », s’enquiert Sowath Ly, le responsable du service vaccination antirabique. « Quand les chiens sont suspectés de rage, explique-t-il, ils sont abattus, et certains pensent à nous ramener leurs têtes pour analyse. Sur les 200 têtes reçues l’année dernière, 100 avaient la rage. »

Dans les zones rurales, les maisons étant rarement délimitées par des clôtures, les chiens font office de gardien, d’animal de compagnie, voire de monnaie d’échange, comme le rapporte Sowath Ly, en montrant un post Facebook évoquant un chien troqué contre une casserole. Si ces animaux ont un propriétaire, ils ne sont pas vaccinés, ce qui représente le véritable enjeu de santé publique ; le renouvellement de la population est très rapide et il y a peu de vétérinaires.

La principale lutte : faire évoluer les mentalités

Le plus dur est de faire évoluer les mentalités. À l’image de Sareth, un père d’une quarantaine d’années à l’allure débonnaire, venu pour le rappel de vaccin de sa fillette, mordue par un de ses dix chiens. Si avec un tel cheptel, on peut s’interroger sur l’emploi de ces animaux, Sareth dit juste les aimer, et ne compte pas prendre de mesures particulières.

« Le Vietnam et la Thaïlande sont parvenus à endiguer la rage à la suite de la généralisation de la vaccination des chiens », dit Didier Fontenille. Un programme pilote de vaccination des animaux a été lancé dans la région de Phnom Penh. Et la construction de dispensaires Pasteur est prévue dans deux grandes villes de province.

Par Eléonore Sok-Halkovich - La Croix - 25 juillet 2017