La « Dame de fer » porte bien son nom. Lorsque Aung San Suu Kyi ferma les portes de son pays à l’ONU, début juillet, c’est symboliquement l’avenir de la Birmanie qui semblait d’un coup s’assombrir. Tout dérange d’ailleurs dans cette décision, tant la lauréate du prix Nobel de la paix, ayant vécu quinze ans en résidence surveillée, semble multiplier les compromis avec l’ex-junte. Quitte à s’y enfermer. Elle refuse aujourd’hui l’entrée à trois enquêteurs, mandatés par les Nations unies, dont la mission était d’établir les faits et circonstances précis des violations des droits de l’homme par l’armée, en particulier dans l’État Rakhine (au nord-ouest). Selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, la répression des Rohingyas aurait fait plus de 1 000 morts depuis octobre. Et quelque 70 000 personnes auraient fui le pays pour le Bangladesh. « On s’y attendait. À la suite de la remise d’un rapport de l’ONU, en février, dénonçant le nettoyage ethnique de la minorité rohingya par l’armée, le gouvernement avait refusé de s’associer à l’enquête d’établissement des faits. Il est probable que cette dernière parvienne à la conclusion que le gouvernement n’a pas été capable de gérer les violences. Aujourd’hui, le refus d’octroi des visas s’appuie sur le prétexte que l’enquête ne serait pas adaptée à l’état de la Birmanie et susciterait l’hostilité des groupes ultranationalistes bouddhistes », explique Camille Cuisset, coordinatrice de l’organisation Info Birmanie. « Il n’y a pas de génocide à l’encontre des musulmans, ni des bouddhistes », avait répondu froidement la cheffe du gouvernement face aux accusations.

L’armée détient toujours trois ministères clés

À peine les Nations unies s’étaient-elles vu opposer une fin de non-recevoir, que le lynchage d’un membre de la communauté rohingya par une foule d’une centaine de personnes faisait craindre un nouveau cycle de violences. Souvent, la moindre étincelle sonne le coup d’envoi d’une répression pouvant durer plusieurs mois. « Je me demande si ce lynchage n’est pas une nouvelle création pour dire au monde que la situation est toujours instable et que le retour et la réinstallation (des Rohingyas – ndlr) sont impossibles », avait interrogé de son côté la militante rohingya Wai Wai Nu.

D’un côté, Aung San Suu Kyi s’est accommodée de la Constitution adoptée par l’ex-junte pour concentrer entre ses mains les pouvoirs exécutif, législatif et administratif. De l’autre, son pouvoir reste limité par le fait que l’armée détient toujours trois ministères clés (Intérieur, Défense et Frontières) et jouit de 25 % des sièges au Parlement. « Il y a forcément eu une forte pression des militaires pour refuser les visas aux enquêteurs. La stratégie d’Aung San Suu Kyi est double : elle entend faire des compromis afin d’obtenir des réformes plus profondes, visant notamment à amender la Constitution de 2001 », ajoute Camille Cuisset.

Plus que la transition démocratique, c’est la libéralisation économique qui file à toute vitesse. La fin des sanctions économiques décrétées par les États-Unis et l’Union européenne a déclenché une frénésie sans pareille, faisant passer la Birmanie pour un nouvel eldorado. L’afflux de capitaux étrangers a ainsi fait exploser le prix des parcelles, accentuant la compétition autour de l’accès à la terre dans un pays qui regorge de ressources naturelles et où 70 % de la population vivent de l’agriculture ou de l’exploitation de la forêt. À tel point que « la plupart des prisonniers politiques sont aujourd’hui des personnes engagées dans des conflits liés à la terre », relève Camille Cuisset. En clair, les petits paysans se retrouvent spoliés par l’armée et les entreprises privées. Les manifestations sont violemment réprimées et chacun garde en mémoire l’incendie de plus de cent maisons du village de New Ahtet Kawyin (État Karen) par des policiers après que ses habitants ont exigé que les terres confisquées leur soient restituées. Consciente du problème, la Ligue nationale pour la démocratie (LND) d’Aung San Suu Kyi avait demandé à toutes ses antennes de lister les litiges fonciers. Mais aujourd’hui, personne ne voit progresser l’état de droit face à la puissance des réseaux clientélistes mis en place par les militaires. « Le fait que ces cas soient résolus ou non dépendra des relations que la LND a avec le commandant en chef des armées », concède Myint Naing, directeur de l’ONG Human Rights Watch Defense.

Même déception du côté des salaires. « Ce n’est pas la priorité du gouvernement », lâche Camille Cuisset. Alors que les mobilisations se multiplient pour l’augmentation du revenu minimum, Aung San Suu Kyi garde les yeux rivés sur les négociations au sujet de l’accord de protection des investissements Union européenne-Birmanie. Selon le docteur Kyaw Thu, de l’organisation Paung Ku, « ce n’est absolument pas le moment de signer un (tel) accord. En effet, la Birmanie n’en est qu’à ses premiers stades de démocratisation et de son processus de paix. Un tel accord verrouillerait les possibilités de réformes et aurait un effet paralysant sur l’élaboration de politiques qui permettraient d’assurer un développement durable et un pays en paix ». Les investisseurs se frottent les mains. Le salaire minimum quotidien de 2,50 euros semble s’être mué en salaire maximum. Les réformes promises tardent à venir. Et l’immense espoir suscité par l’élection d’Aung San Suu Kyi se réduit comme peau de chagrin.

Par Lina Sankari - L'Humanité - 21 Juillet, 2017