Il évoque une «période noire qui va durer». Pham Minh Hoang en a fait les frais quand fin juin, les autorités vietnamiennes l’ont déchu de sa nationalité, avant de l’expulser vers la France. Cet ancien prisonnier politique et professeur de mathématiques de 62 ans, qui vit aujourd’hui en région parisienne, s’alarme d’un climat politique «redoutable» qui s’envenime. Depuis un an, et surtout depuis le début de cette année, le régime communiste opère un sévère tour de vis à l’encontre des dissidents, des blogueurs, des activistes et de toute forme de critique.

Lundi, la police vietnamienne a ainsi arrêté Le Dinh Luong, un dissident de 51 ans suspecté de «conduite d’activités visant à renverser le pouvoir populaire», selon l’article 79 du code pénal vietnamien. Mardi, c’est Tran Thi Nga qui a subi les foudres de la justice. A l’issue d’une seule journée de procès, cette blogueuse de 40 ans a été lourdement condamnée à neuf ans de prison et à cinq ans de résidence surveillée pour «propagande antiétatique».

«Le prix fort»

Arrêtée le 21 janvier, cette activiste et mère de deux enfants de 40 ans s’est fait connaître en défendant les droits humains, les travailleurs migrants, les paysans victimes des accaparements des terres par le régime vietnamien et en critiquant les velléités chinoises en mer de Chine méridionale. «C’est une forte personnalité, courageuse, qui a fait beaucoup pour les paysans et les droits de l’homme, note Pham Minh Hoang. Mais elle a payé le prix fort pour son engagement. Neuf ans de prison, c’est une très lourde peine. Il y a quelques années, elle s’était fait cogner par des hommes montés à bord du bus que nous avions pris pour aller défendre un ami blogueur. Je me souviens encore du son sourd et de la violence des coups portés à la tête de Tran Thi Nga. J’ai cru qu’ils allaient lui éclater le crâne.»

En mai 2014, à Hanoi, un groupe d’hommes l’a également passée à tabac dans la rue avec des barres de fer, lui cassant la jambe et le bras. En juin, l’ONG Human Rights Watch avait d’ailleurs évoqué son cas dans un rapport listant 36 cas d’opposants roués de coups par des bandes d’hommes parfois masqués et suspectés d’être des forces de l’ordre en civil entre janvier 2015 et avril 2017. L’ONG mentionnait également des cas d’enlèvements, de menaces répétées dans un climat d’impunité totale, au vu et au su des forces de l’ordre.

«Propagande antiétatique»

Dans le même temps, les autorités vietnamiennes ont multiplié les actions en justice contre les voix critiques au régime. Avant Tran Thi Nga, Me Nam («mère Champignon», comme elle est surnommée) avait écopé, fin juin, de dix ans de prison pour «propagande étatique» au terme d’une parodie de procès. Hanoi lui reprochait ses écrits sur les droits de l’homme et sur les scandales environnementaux qui alimentent la chronique.

Dernière en date, l’affaire Formosa Plastics a suscité de vives critiques et une rare mobilisation citoyenne dans un pays où les manifestations sont toujours réprimées. Le gouvernement a été épinglé pour la gestion catastrophique de l’immense pollution causée par la société taïwanaise, qui avait rejeté sur le littoral du centre du pays des millions de poissons et contaminé des centaines d’hectares. «Il s’agit d’un énorme scandale qui fragilise le gouvernement, fait remarquer le dissident Pham Minh Hoang. Les autorités font tout pour étouffer l’affaire et le mécontentement qui continuent. Et quand les critiques se multiplient, elles ne sont plus rationnelles et ne reculent devant rien face à ce qu’elles présentent comme des menaces de renversement ou des actes de terrorisme.»

Membres de Viet Tan harcelés

Ce petit homme, ancien professeur de mathématiques à l’université polytechnique de Hô Chi Minh-Ville, s’estime «privilégié». Doté de la double nationalité, plus âgé que ses amis dissidents, il se campe en «modéré». Il n’a pas eu à subir les coups, les privations de sommeil, de nourriture, les menaces, même s’il a dû abandonner au Vietnam son frère aîné lourdement handicapé dont s’occupe dorénavant son épouse.

Depuis 2007, il était sur la liste noire du régime. Arrêté en 2011, il a été condamné à trois années de prison pour subversion, une peine ramenée à dix-sept mois en appel. «Même après avoir purgé ma peine, je n’ai jamais été en paix, surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ils ne vous lâchent jamais.» Membre de Viet Tan (Parti pour la réforme du Vietnam) qui est en fait un vaste réseau mondial militant pour le pluralisme démocratique, Pham Minh Hoang a été pris pour cible pour ses activités militantes tout comme le militant Dang Xuan Dieu, accueilli en France en janvier après avoir passé quatre ans en prison.

Le cas de cet activiste proche des milieux catholiques illustre également la nouvelle dérive répressive de Hanoi. Depuis l’arrivée au pouvoir d’une partie de dirigeants conservateurs et prochinois à la faveur du congrès du Parti communiste vietnamien, Hanoi a serré la vis. «Ces dirigeants s’inspirent également de ce qui se passe en Chine, où on constate une répression accrue tous azimuts, poursuit Pham Minh Hoang. Le pouvoir vietnamien est toujours sous pression chinoise et doit composer avec.»

Trump contre Obama

L’appareil sécuritaire de Hanoi n’a pas dû voir d’un mauvais œil non plus l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Peu soucieux de la situation des droits de l’homme dans le reste du monde et enclin à un certain isolationnisme, le président américain a pris ses distances avec son prédécesseur. Barack Obama avait pris soin d’associer le Vietnam à son grand projet de partenariat transpacifique, sans oublier la question des droits humains.

«Aujourd’hui, le régime se moque des pressions internationales, juge Penelope Faulkner du Comité Vietnam pour la défense des droits de l’homme. S’ils ne craignent pas trop ce que pourraient dire les Occidentaux, ils savent également que ces derniers veulent faire des affaires avec le Vietnam. Tout cela est très similaire avec ce qui se passe en Chine.» Ce ne sont pas les timides rappels à l’ordre de l’Union européenne qui devraient empêcher la «police vietnamienne de forcer la dose» contre les opposants, se désole Pham Minh Hoang. Le dissident ne se voit pas revenir de sitôt au Vietnam.

Par Arnaud Vaulerin - Libération - 26 juillet 2017