C’est le journaliste qui fait passer des nuits blanches aux généraux à la tête de la Thaïlande. Pravit Rojanaphruk, reporter sur le site Khaosod English, deux fois arrêté et détenu arbitrairement depuis le coup d’Etat de mai 2014, mais qui refuse de se laisser intimider par la dictature. Lors de sa première arrestation, il s’était rendu aux militaires en couvrant sa bouche de scotch noir et en se bouchant les oreilles pour bien montrer comment la liberté d’expression était broyée sous les bottes des militaires. Et pour reconnaître son courage et sa ténacité, le Committee to Protect Journalist (CPJ) lui a remis le mois dernier son prix pour la liberté de la presse.

Aussi, le gouvernement militaire a-t-il décidé de frapper un grand coup. Au tout début du mois, le journaliste a appris qu’un officier de police déposait une plainte contre lui pour sédition, en relation avec cinq commentaires sur Facebook. Il encourt une peine maximale de 35 ans de prison. Il est le premier journaliste attaqué en justice par le régime militaire dirigé par le général Prayuth Chan-ocha. On ne sait pas encore quels sont exactement les commentaires Facebook incriminés, la police refusant de le dire avant son inculpation officielle.

«Ils sont très inquiets de mon influence au travers des réseaux sociaux, explique Pravit, dont le compte Twitter est suivi par 35 000 personnes. Beaucoup de Thaïlandais ne peuvent pas lire mes articles en anglais, donc je les atteins en Thaï par les réseaux sociaux. Et les militaires sont exaspérés parce qu’ils n’arrivent pas à contrôler ces informations alternatives.»

Strict contrôle des médias

Pour ce journaliste, trente ans de carrière derrière lui, ce n’est pas une question de «haine» contre les militaires, mais «une simple question de principes». «J’essaie d’être juste avec eux. Je les appelle et je les cite dans mes articles. Mais on ne peut pas traiter ce gouvernement comme un gouvernement normal, sans mettre en question sa légitimité», affirme-t-il.

Depuis le coup d’Etat, les militaires ont imposé un strict contrôle des médias, interdisant initialement, par exemple, aux universitaires d’accorder des interviews. Ironiquement, beaucoup de journaux soutenaient initialement le régime militaire, mais après trois ans, et malgré une solide tradition d’autocensure, les journalistes se montrent de plus en plus ouvertement critiques. Parallèlement, le régime militaire tente de museler les réseaux sociaux, allant même jusqu’à menacer de censurer Facebook sur l’ensemble du territoire.

Pour Pravit, les accusations lancées à son encontre font partie de cette stratégie pour reprendre la main sur les réseaux sociaux. «Ces attaques contre moi visent à créer un effet de douche froide. Après cela, personne ne sait ce qu’il peut exactement écrire sur Twitter ou sur Facebook», dit-il.

Par Arnaud Dubus - Libération - 6 août 2017