Binational, envoyé comme espion aux Etats-Unis, il incarne des loyautés divisées : occidental et oriental, communiste et capitaliste. Prisonnier du régime vietnamien, il se remémore la chute de Saïgon, sa carrière d’espion, les trahisons, l’exil avec les boat people, la torture à son retour au Vietnam.

Né en 1971 à Buôn Ma Thuột au Sud Vietnam, Viet Thanh Nguyen a également publié « Refugees », un recueil de nouvelles, et un essai sur la mémoire de la guerre du Vietnam, « Nothing Ever Dies: Vietnam and The Memory of War (2016), en cours de traduction. Il enseigne à l’université de Californie du Sud.

Avec « le Sympathisant » vouliez-vous pallier l’absence d’un roman sur la guerre du Vietnam écrit du point de vue vietnamien? Viet Thanh Nguyen : Oui et non. Il existe des romans importants sur cette guerre du point de vue vietnamien. Mais ils sont écrits en vietnamien, sont publiés au Vietnam et évoquent surtout la perspective des communistes. Il y a aussi énormément de livres écrits par des Américains. Je voulais en effet écrire d’un point de vue vietnamien, en racontant ce que les Américains, les Français et autres étrangers ne connaissent pas, et que certains Vietnamiens eux-mêmes ignorent.

Quand avez-vous pris conscience de la nécessité de raconter cette histoire ? Viet Thanh Nguyen : J’ai grandi en sachant que j’étais à la fois Américain et Vietnamien et que la guerre du Vietnam avait en quelque sorte dessiné ma vie. Je savais également qu’elle était une obsession américaine et, dans une certaine mesure, française… Mais les histoires sur cette guerre ne prenaient en compte ni moi ni mes parents, ni les autres réfugiés vietnamiens. Depuis ma plus tendre enfance, j’ai su que je voulais devenir écrivain pour écrire sur le peuple vietnamien et essayer de résoudre ce problème. C’est le point de départ de « Refugees », un recueil de nouvelles sur les réfugiés. « le Sympathisant » est venu après, du plus profond de mon être. Ce roman est satirique, nerveux, il exige la reconnaissance plus qu’il ne l’implore. C’est un travail plus percutant que les nouvelles. Le projet du livre est lié à mon entrée à l’université. A cette époque, je me suis politisé et suis devenu plus radical.

Pouvez-vous préciser la nature de votre engagement ? Viet Thanh Nguyen : Je suis arrivé à l’université pour étudier la littérature, mais j’ai choisi des cours qui traitaient des minorités raciales, de l’immigration asiatique. J’ai entendu parler de l’esclavage, mais jamais de l’immigration asiatique aux États-Unis. Ce fut le début de ma radicalisation. Au lycée, il y avait une majorité de Blancs. Nous, les Asiatiques, savions que nous étions différents mais ne parvenions pas à l’exprimer. En arrivant à l’université, j’ai compris que le racisme concernait tout le monde. C’est ainsi que je me suis radicalisé. La vraie radicalisation est de réaliser que ce qui est arrivé aux Américains d’origine asiatique est lié à ce qui est arrivé aux Afro-Américains et à la guerre du Vietnam. La radicalisation, c’ est être capable de faire le lien entre différentes formes d’oppression et de violence. Le racisme aux États-Unis est lié au capitalisme, ce pays a besoin du racisme pour faire fonctionner le capitalisme, le complexe militaro industriel fait parie du capitalisme, et l’industrie militaire, quand elle s’est déployée à l’étranger depuis 100 ans, a surtout été utilisée en Asie. Tout est lié. Je ne suis pas devenu communiste, car je ne pouvais pas oublier ce que les communistes avaient fait au Vietnam après la fin de la guerre. J’ai soutenu l’indépendance du pays mais je n’ai jamais pu me départir de l’idée que le communisme conduisait aux camps de rééducation et la répression. Mais je suis devenu marxiste, les théories marxistes m’ont permis de tout relier. En tant qu’écrivain, mon défi était de faire un roman intéressant avec cette conscience politique.

La dualité est très présente dans votre roman, le narrateur est moitié français, moitié vietnamien, ressentez-vous le même déchirement ? Viet Thanh Nguyen : Oui, mais pas aussi intensément que mon personnage. Je suis Américain et Vietnamien, quand j’étais jeune cette distinction m’apparaissait très fortement parce que mes parents voulaient que je sois Vietnamien. Mais si je l’étais en-dehors de la maison ou de la communauté vietnamienne, je savais que je n’allais pas m’intégrer. Je me disais que si je pensais et parlais comme un Américain, j’en serai un à part entière. Quand je suis arrivé à l’université, j’ai décidé que me penser Américain et Vietnamien était une blessure, une déchirure entre deux identités. Je voulais réparer cette déchirure, être Vietnamien-Américain, ou Asiatique-Américain. Cependant, je reconnais que beaucoup d’Asiatiques croit encore que l’Est et l’Ouest sont deux entités qui ne doivent jamais se rencontrer. J’ai donc créé un personnage qui incarnerait cette tension. Mon narrateur ne voit pas d’échappatoire à une telle division intérieure.

Il est binational et agent double, ce qui rajoute une couche de complexité… Viet Thanh Nguyen : Oui, il a une couverture et jongle avec ses identités, c’est inhérent au roman d’espionnage. Mais je voulais aller au–delà, questionner l’identité personnelle et culturelle, donc je l’ai rendu binational. Je voulais aussi parler de loyautés divisées, donc j’ai fait de lui un communiste amoureux du système capitaliste… Ajouter toutes ses couches au roman l’a complexifié, mais a aussi intensifié les possibilités dramatiques, puisque le personnage ne cesse d’hésiter et d’être en conflit avec lui-même, où qu’il aille. Les situations dans lesquelles je les mets, si elles sont extrêmes, sont parfaitement réalistes. Presque tout ce que j’ai écrit est inspiré de faits historiques.

Avez-vous fait beaucoup de recherches historiques ? Viet Thanh Nguyen : Je lis sur la guerre du Vietnam depuis que je suis très jeune et mes recherches universitaires portent aussi là-dessus. Quand j’ai commencé le roman, j’avais l’essentiel de la documentation. J’ai seulement eu besoin de compléments sur les sujets que je connaissais mal, la chute de Saïgon, le tournage d’ « Apocalypse Now », les opérations de la police secrète et les actes de torture. Souvent, les détails étaient bien plus forts que tout ce qu’on aurait pu imaginer.

Quel âge aviez-vous quand vous avez vu « Apocalypse Now » pour la première fois ? Viet Thanh Nguyen : Je devais avoir 10 ou 11 ans, j’étais bien trop jeune pour voir un tel film. Mes parents travaillaient et me laissaient beaucoup seul donc je regardais et lisais ce que je voulais. Pour la première fois, j’étais traumatisé par une œuvre d’art. En tant que petit garçon américain qui adorait les films de guerre, je l’ai vu du point de vue des soldats américains. Bien sûr, à un moment, ces soldats tuent énormément de Vietnamiens. Etais-je le soldat américain, ou le Vietnamien en train de se faire tuer ? C’était la première fois que je me confrontais aussi violemment à cette division entre Américains et Vietnamiens.

Le visionnage du film marque-t-il le début de votre colère ? Viet Thanh Nguyen : Oui, de ma rage. Elle était principalement liée au fait de ne pas apparaître dans les histoires racontées par les Américains ou d’y être objectivé. Plus je faisais de recherches sur la guerre et sur les Etats Unis, leur relation avec l’Asie et les immigrés asiatiques, les discriminations raciales, plus j’étais en colère. La plupart des Américains ignorent le traitement que l’Ouest a réservé à l’Asie et à aux immigrants asiatiques. C’est un problème complexe, c’est la raison pour laquelle le roman ne parle pas seulement de la guerre du Vietnam mais aussi du sort des réfugiés vietnamiens aux Etats-Unis qui sont confrontés au racisme. Le narrateur comprend que ces deux mondes sont connectés, que la manière dont les Américains voient les Asiatiques sur le sol américain est liée à la façon dont les Américains se sont battus au Vietnam.

Pouvez-vous parler de la guerre du Vietnam avec vos parents ? Viet Thanh Nguyen : Ils m’ont raconté pas mal d’histoires sur ce qu’ils ont vécu pendant la guerre. Mon frère aîné, qui avait 10 ans quand nous sommes partis, a plus de souvenirs que moi, des détails précis comme la vision du cadavre d’un parachutiste se balançant à un arbre… Je suis très content d’avoir eu seulement 4 ans quand nous avons fui notre village et de ne pas avoir de tels souvenirs. Mes parents m’ont aussi parlé de ce qu’ils ressentaient envers les communistes (ils sont très anti-communistes). Comme la plupart des enfants vietnamiens, j’ai grandi en sachant parfaitement que mon rôle était d’écouter mes parents et de ne pas leur répondre. Je ne souhaite pas contredire mes parents sous leur propre toit. En cela, je suis très Vietnamien. Je n’ai pas besoin de les faire changer d’avis. Mais j’écrirai ce que je veux, ce que je pense. J’attends la traduction vietnamienne du « Sympathisant », pour voir s’ils le lisent ou pas.

Connaissez-vous les détails du voyage ? Viet Thanh Nguyen : Oui. Ma ville natale, au Sud Vietnam, s’appelle Buôn Ma Thuột. C’est aussi celle de mon narrateur, le seul détail autobiographique du roman. En mars 1975, cette ville a été la première à tomber aux mains des communistes au moment de l’invasion finale. Mon père était à Saïgon pour affaires. Ma mère a décidé de laisser ma sœur adoptive de seize ans pour veiller sur les biens de la famille et elle est partie avec mon frère et moi. Elle pensait pouvoir revenir chercher ma sœur. Quand les communistes sont arrivés et ont tout pris, ils l’ont obligée à être volontaire pour reconstruire le pays. Quant à nous, nous avons marché, avec beaucoup d’autres gens, jusqu’à la ville portuaire la plus proche, Nha Trang, à 200 km à pied. De là, nous sommes montés dans un bateau qui nous a emmenés à Saïgon. Je n’en ai aucun souvenir mais j’ai fait des recherches. Tout le monde voulait monter dans les bateaux, les gens mouraient, les soldats tiraient pour les en empêcher, c’était terrible. Nous sommes arrivés à Saïgon où nous avons rejoint mon père, les communistes sont entrés dans la ville. Nous sommes allés à l’aéroport pour trouver un avion, nous sommes allés à l’ambassade américaine, puis sur les docks. Nous avons trouvé un bateau qui nous a emmenés à Guam, et de là nous avons pris l’avion jusqu’aux États-Unis.

A votre arrivée, vous êtes allés en Pennsylvanie ? Viet Thanh Nguyen : Oui, on nous a mis dans un camp de réfugiés où nous devions tous avoir un parrain. Un référent était normalement attribué à chaque famille mais nous avons été séparés, mes parents ont été pris en charge par une personne, mon frère par une autre et moi par une troisième. C’est là que commencent mes souvenirs, ils sont associés à ce traumatisme. A la fin de l’été 75, ma mère a dit que je devais revenir. Mon frère avait 10 ans et il est resté avec sa famille d’accueil pendant deux ans.

Quand êtes vous partis en Californie ? Viet Thanh Nguyen : Quand j’avais 7 ans, en 1978. Il y avait en Californie davantage de Vietnamiens et plus d’opportunités économiques. Mes parents étaient des entrepreneurs très prospères au Vietnam. Ils avaient une mentalité très capitaliste, donc ils ont voulu tenter leur chance à San José où ils ont ouvert l’une des premières épiceries vietnamiennes. Leur commerce a bien marché.

Avez-vous souffert du racisme quand vous étiez enfant ? Viet Thanh Nguyen : Un peu, rien de gravissime. J’ai davantage souffert du racisme en France qu’aux Etats-Unis. Quand mes parents ont ouvert leur épicerie, un commerce voisin a posé un panneau dans sa vitrine disant : « un autre Américain mis en faillite par les Vietnamiens ». Même si je n’étais pas en mesure de qualifier cet événement de raciste, j’ai su dès mon plus jeune âge que ce panneau avait une histoire qui s’opposait à mes parents et moi. Même si ce n’était pas une insulte raciale directement proférée contre moi, c’était très révélateur de la manière dont les Américains, mais aussi le reste du monde (à cause de la puissance culturelle américaine), voyaient les Vietnamiens. J’ai ressenti très personnellement les représentations des Vietnamiens dans la culture et les oeuvres américaines.

Comment les livres sont-ils entrés dans votre vie ? Viet Thanh Nguyen : Je suis allé très tôt à la bibliothèque, en Pennsylvanie, et j’ai appris à lire l’anglais très tôt. J’ignore comment car mes parents n’ont pas pu m’apprendre. Tous les week-ends, je prenais un sac entier de livres pour la semaine. Ils ont été mon premier amour et la bibliothèque ma deuxième maison.

Le début du roman est un hommage à « Homme invisible pour qui chantes-tu? » de Ralph Ellison, pourquoi ? Viet Thanh Nguyen : Au début, j’ai surtout lu des auteurs européens, français, américains, presque uniquement des Blancs. Quand je suis allé à la fac, je ne me voyais pas faire une thèse en littérature ou devenir écrivain. Mes parents payaient mes études en travaillant 14 heures par jour, et je n’assumais pas de leur dire : « je vais étudier Jane Austen ou les poètes romantiques ». Mais quand j’ai commencé à lire les auteurs issus des minorités, en particulier des Afro-Américains, j’ai compris que cette littérature avait un lien direct avec ma vie. Quand j’ai lu «Homme invisible pour qui chantes-tu? » de Ralph Ellison, j’ai senti que c’était un chef d’œuvre. Il parle de la condition des Noirs aux États-Unis mais ce thème de l’invisibilité, quand on est issu d’une minorité, est universel. En écrivant« le Sympathisant », j’avais une liste de 10 ou 20 livres auxquels je voulais répondre, ou qui m’ont influencé. Celui de Ralph Ellison était sur le haut de la pile. La structure, le ton, une allégorie de toutes les expériences des noirs racontée par un seul homme… C’est ce que je voulais pour mon roman, mais j’ai mis 20 ans à avoir la maturité nécessaire.

Quels autres livres étaient dans la pile ? Viet Thanh Nguyen : Dostoïevski. La fin du « Sympathisant », qui parle de torture, est inspirée par le passage sur l’Inquisition dans les « Frères Karamazov ». Je suis catholique, et je voulais les rassembler à la fin du livre la torture catholique et la torture communiste. « Les carnets du Sous sol » de Dostoïevski ont influencé Ralph Ellison. Je voulais que le livre soit dans la tradition littéraire américaine : Poe, Faulkner, Morrison. J’ai aussi lu Céline, Antonio Lobo Antunes. « le Sympathisant » est comme la version européenne d’un roman américain.

Vous mélangez beaucoup de genres littéraires différents, c’est comme vous changiez de forme en permanence, c’est un roman expérimental … Viet Thanh Nguyen : J’aime la littérature d’avant-garde, mais aussi les romans avec une intrigue forte. Le défi consistait à mélanger une histoire d’espionnage, une confession, un roman expérimental. Pour signaler la dislocation de mon narrateur quand il subit la torture, j’ai eu besoin du théâtre. Je n’avais pas de plan, j’ai créé mon personnage, je l’ai mis dans l’Histoire et j’ai ressenti le besoin d’incorporer des genres différents. Dans la vie, on enjambe bien les genres , les choses ne sont pas séparées !

Vous faites avec vos étudiants un travail sur la mémoire de la guerre du Vietnam, de quoi s’agit-il ? Viet Thanh Nguyen : Ce cours s’adresse à 150 ou 200 étudiants, le plus possible. Je leur fais faire des interviews des survivants de la guerre, américains ou réfugiés d’Asie du Sud-est. Nous mettons les vidéos en ligne. L’expérience du face à face transforme les étudiants, car elle fait le lien entre l’Histoire et la vie. Je veux leur faire comprendre collectivement. Les témoins originaires du Sud-est asiatique ont des histoires horribles. La leçon de ces entretiens est que la guerre affecte les civils autant que les soldats. La guerre du Vietnam a fait davantage de victimes civiles, les réfugiés ont terriblement souffert. C’est ce que je voulais leur faire comprendre. La guerre n’est pas juste une histoire d’hommes et de fusils, mais aussi de femmes, d’enfants, de réfugiés.

Qu’est-ce que le Pulitzer a changé dans votre vie et dans la perception de l’Amérique sur la guerre du Vietnam et les réfugiés vietnamiens ? Viet Thanh Nguyen : Ce prix a changé ma vie. J’ai mis 6 mois à en comprendre la vraie signification. Il m’a donné une chance de dire exactement ce à quoi je croyais et de le faire entendre à un public bien plus large. Il a servi mon projet de forcer les Américains, mais aussi les Vietnamiens, à repenser ce qu’ils savaient de cette guerre.

Le nouveau président américain est un « story teller », qui raconte l’histoire uniquement du point de vue des Blancs, comment percevez-vous ses discours ? Viet Thanh Nguyen : Le panneau dont je vous parlais tout à l’heure dans ce commerce voisin de celui de mes parents raconte la même histoire que les slogans présidentiels : « rendre sa grandeur à l’Amérique ». Dire cela, c’est sans aucun doute s’adresser uniquement à la population blanche. Eux ont l’impression d’avoir perdu leur pays, parce qu’il aurait été conquis par des populations non-blanches comme mes parents et moi. Dire qu’il faut rendre sa grandeur à l’Amérique, c’est comme dire « ils nous ont conduit à la faillite, maintenant, il faut qu’on récupère le pays ». Je ne pense pas que Donald Trump surprenne qui que ce soit. Ces sentiments existaient déjà dans les années 1970, quand j’ai vu ce panneau, et encore bien avant.

Pensez vous que l’élection de Donald Trump ait rendu le métier d’écrivain encore plus utile ? Viet Thanh Nguyen : Oui, il y a toujours eu une tradition d’auteurs engagés, mais elle n’est pas dominante aux États-Unis. L’émergence de Donald Trump a donné aux écrivains américains la chance de se politiser. Je l’ai vu après l’élection. Le monde littéraire prend l’existence de Trump comme une insulte personnelle. Tout ce qu’il représente va à l’encontre de la littérature. Il a de l’empathie pour une très petite proportion de la population, il se fiche du reste. Mais en littérature, il faut être en empathie avec tout le monde. Les écrivains comprennent que la politique de Trump est une menace morale contre leur identité. La plupart des écrivains sont Démocrates mais n’avaient pas pris la plume contre Bush. Ils le font aujourd’hui avec Trump. Ils comprennent qu’ils peuvent et doivent être politiques.

Par Sophie Joubert - L'Humanité - 22 Août 2017