La Birmanie a replongé dans la violence intercommunautaire et Aung San Suu Kyi est repartie de plus belle au front. Après quarante-huit heures de chaos dans l’Etat Rakhine (dans l’ouest du pays) entre des rebelles musulmans rohingyas et les forces de sécurité birmanes qui ont fait au moins 104 morts et chassé plus de 3 000 civils, la conseillère d’Etat et de facto cheffe du gouvernement a publié un communiqué dimanche qui a de nouveau jeté le trouble sur ses intentions. Sans fournir de preuves, son administration a accusé les travailleurs humanitaires internationaux d’aider les «terroristes extrémistes ayant assiégé» un village. Au risque de mettre en péril les activités des ONG et de leurs personnels.

Lundi, la Prix Nobel de la paix s’en est à nouveau pris «aux terroristes qui ont combattu les forces de sécurité en utilisant des enfants sur la ligne de front. Ils incendient aussi des villages de minorités ethniques.» Sans grande prudence dans une situation où les communiqués et rumeurs se propagent avec le feu de la haine, Aung San Suu Kyi reprend ainsi les grandes lignes de la propagande de la Tatmadaw, l’armée nationale birmane. Et tant pis si cette dernière a plus d’une fois été rattrapée par ses exactions et pour ses redoutables «opérations de nettoyage», comme celles qu’elle conduit en ce moment dans les townships de Buthidaung et de Maungdaw. En février, dans un rapport détaillé, les Nations unies avaient accusé les soldats birmans d’avoir «très probablement» commis des crimes contre l’humanité (viols, exécutions extrajudiciaires, destructions de villages, etc.). En avril, l’ex-championne des droits de l’homme Aung San Suu Kyi avait nié qu’un «nettoyage ethnique soit en cours» dans l’Etat Rakhine, où les Rohingyas vivent en damnés, privés de leur liberté de mouvement, d’accès aux soins, à la nourriture et à l’éducation. Et pourtant, depuis au moins 2012, des ONG et des diplomates ont établi les faits, documents et témoignages à l’appui.

Mortier

La violente émergence de l’Armée arakanaise du salut rohingya (Arsa) est d’abord le résultat de décennies d’apartheid et de nettoyage ethnique avant d’être un très hypothétique éveil jihadiste dans cette région pauvre et délaissée par le pouvoir central. L’armée birmane entend répondre fermement aux attaques coordonnées d’Arsa. «Mais comment protéger les civils quand ils sont pris dans les combats et quand, parmi les villageois, se glissent des sympathisants ? interroge Chris Lewa, directrice du projet Arakan, une ONG qui poursuit depuis 1999 des activités de recherche et de plaidoyer dans l’Etat Rakhine. Les populations locales sont en première ligne, comme on l’a vu ce week-end avec le bombardement par l’armée birmane de convois de déplacés qui fuyaient vers le Bangladesh. Il y a un risque de violences accrues non plus seul ement entre armées et combattants, mais directement entre communautés rohingyas musulmanes et rakhines bouddhistes.» Face aux épreuves endurées par les communautés locales, et d’abord par les rohingyas, Aung San Suu Kyi n’a pas donné l’impression de faire grand cas des civils frappés au mortier par la Tatmadaw. Certes, elle a demandé un rapport d’expertise sur la situation dans l’Etat Rakhine à l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan, qui vient de rendre ses conclusions. Mais comment expliquer cette attitude, ce manque «de courage, d’humanité, de compassion» que ses pairs du prix Nobel disaient attendre d’elle dans une lettre ouverte en décembre ? Ils regrettaient qu’Aung San Suu Kyi «n’ait pris aucune initiative pour garantir les droits complets des Rohingyas».

Partition

Libérée en 2010 et arrivée au pouvoir cinq ans plus tard, Aung San Suu Kyi hérite de décennies de violences et de répressions. Après le coup d’Etat de 1962, «l’armée a détruit l’économie, la société civile et monté les nombreuses communautés de Birmanie les unes contre les autres», rappelait ce week-end l’ancien ambassadeur britannique John Jenkins dans les colonnes d’Arab News, demandant «à ne pas condamner trop vite Aung San Suu Kyi».

La victoire historique de 2015 a certes porté la «Lady» au pouvoir. Mais celle-ci a une partition délicate à jouer face au puissant clan militaire qui contrôle 25 % des sièges au Parlement et trois ministères clés. Lequel a choisi de placer Aung San Suu Kyi dans le jeu de la transition autant pour l’associer aux responsabilités que pour mieux la mettre sous pression et la contrôler.

Comment réagira l’armée en cas de faiblesse de la conseillère d’Etat, de manquement aux principes que la Tamadaw a elle-même imposés ? La fille du général Aung San, figure tutélaire de l’indépendance, est loin d’être une antimilitariste. Elle a toujours voué une forme d’admiration à l’armée, laquelle s’est toujours posée comme seule garante de l’unité nationale. La Prix Nobel de la paix, âgée de 72 ans, est aussi l’incarnation d’un milieu. Elle vit au cœur de la société bamar, cette ethnie bouddhiste basée au centre géographique du pays qui s’est souvent sentie menacée par les rébellions ethniques. Aung San Suu Kyi doit aussi composer avec une société birmane animée par un sentiment de fierté nationaliste qui peut virer au racisme antimusulman et anti-rohingyas.

Arnaud Vaulerin - Libération - 28 août 2017