L’origine de cette nouvelle flambée de violence dans l’Arakan, un Etat qui connait de fortes tensions entre musulmans et bouddhiste depuis des décennies, remonte à octobre dernier. Un groupe de rebelles Rohingyas, jusqu'ici inconnu, dénommé ARSA, l'acronyme d'Armée arakanaise du salut rohingya, a lancé plusieurs attaques-surprises contre des postes-frontières dans le nord de l'Arakan. La réponse de l'armée ne s'est pas fait attendre. La junte a lancé une campagne de répression telle que l'ONU l'a assimilée à une épuration ethnique.

En raison des opérations militaires, la zone a été totalement bouclée aux médias et aux organisations internationales. Il a donc été très difficile d’observer l'ampleur de la crise. Mais sur la base de nombreux témoignages recueillis auprès de réfugiés au Bangladesh et d'images diffusées via les réseaux sociaux, des ONG ont accusé la Tatmadaw (l’armée birmane) d'exactions contre les Rohingyas, incluant viols et exécutions sommaires.

L’ONU appelle à la retenue

Après une période de relative accalmie, vendredi 25 août, la tension est montée d’un cran. L'ARSA a revendiqué une nouvelle série d'attaques coordonnées contre l'armée. Le Commissariat des droits de l'homme de l'ONU a estimé mardi 29 août que la situation était alarmante et a appelé les deux parties à la retenue.

Ces attaques contre les postes-frontière ont changé la donne. La junte, qui continue de nier toutes les accusations de violations des droits de l’homme, a inscrit l'ARSA sur la liste des organisations terroristes et le gouvernement de Rangoun a lancé une opération de communication très offensive à l'égard des ONG internationales accusées de venir en aide aux « terroristes Rohingyas ». Une première. Les médias ont également été menacés de poursuite si dans leur traitement de l'information les rebelles Rohingyas étaient présentés autrement que comme des terroristes ou des extrémistes.

Sur le terrain, la situation est très inquiétante. Des images satellites recueillies par l'organisation Human Rights Watch montrent dix zones incendiées dans le nord de l'Arakan. Le gouvernement de Rangoun a récemment accusé les Rohingyas d'incendier eux-mêmes leurs maisons et leurs villages. Les ONG soupçonnent quant à elles les militaires d’appliquer comme en octobre la stratégie de « la terre brûlée » pour provoquer un déplacement massif de population, en particulier de musulmans vers le Bangladesh voisin.

Des tensions qui ne datent pas d’hier

Le Haut Commissaire aux droits de l'homme de l’ONU Zeid Ra'ad Al-Hussein a déclaré ce mardi que les violences étaient prévisibles et qu'elles auraient pu être empêchées.

Le problème réside dans l’absence d’une véritable volonté politique de régler cette question très sensible et complexe à la fois. La Birmanie n'a jamais accepté les Rohingyas comme une minorité ethnique à part entière, 135 autres ethnies sont pourtant reconnues comme peuples autochtones. Pour la majorité bamar et bouddhiste (les Bamars représentent 70 % de la population birmane), les Rohingyas sont des migrants bengalis qui sont arrivés après la colonisation de l'Arakan par les Britanniques en 1824.

Et c'est cette date qui a été choisie par le général Ne Win en 1982 pour définir les critères d'obtention de la citoyenneté birmane. La majorité des Rohingyas pourtant établis en Birmanie depuis des générations deviennent apatrides et sont tristement cités comme la minorité la plus persécutée au monde. 250 000 Rohingyas vont être chassés de Birmanie par la junte en 1991. En vertu de lois très strictes à l’égard des musulmans, la minorité est victime de violences, soumise à des restrictions de déplacements, ou encore privée d'éducation ou d'emploi.

Une situation qui a perduré jusqu'à l'explosion en 2012. Cette année-là, le viol d'une femme bouddhiste par des musulmans dégénère en émeutes. S’en suivent plusieurs vagues de violences, qui se soldent par la mort de dizaines de personnes. Des mosquées sont détruites, des milliers de maisons incendiées, et pas moins de 100 000 personnes déplacées, en majorité des musulmans. Pour les observateurs, dans ce contexte de ségrégation et de flambée du discours islamophobe qui dure maintenant depuis des décennies, l’émergence d’un groupe armé n’est donc pas une surprise.

Par Jelena Tomic - Radio France Internationale - 29 Août 2017