Le suspense, puis la déception. L’adrénaline, puis le mandat d’arrêt. La prévenue serait-elle devenue la fugitive ?

Probablement.

On ignore si Yingluck Shinawatra réapparaîtra ou prolongera le suspense jusqu’à sa prochaine audience à la Cour suprême (le 27 septembre), si elle se fera la malle et partira en exil comme son frère elle serait à Dubaï où vit son f..., mais peu importe : la Thaïlande n’est pas près de sortir de ce sombre tunnel.

Quoi qu’il en soit, un mécanisme est en place pour suspendre le système politique thaïlandais tel que nous le connaissions – celui qui a permis au peuple d’avoir son mot à dire grâce à la Constitution de 1997 surnommée la “constitution du pe....

Quoi qu’il en soit, les ventriloques qui siègent aux comités de “réforme”, ainsi que les sénateurs qui seront nommés sous peu et les organes indépendants créés par la nouvelle Constitution de 2016 veilleront à ce que le pouvoir reste à sa place : non pas aux mains de la population ou même des “responsables politiques”, mais dans une zone trouble et invisible.

Un numéro de passe passe indigne

Le caractère dramatique de cette matinée du vendredi 25 août est retombé comme un soufflé quand Yingluck Shinawatra ne s’est pas présentée devant la Cour suprême. Celle-ci devait rendre son verdict sur les accusations de négligence portées contre l’ancienne Première ministre dans le cadre de son programme de soutien aux riziculteurs.

Depuis, les rumeurs vont bon train sur sa localisation. Singapour ? Dubaï ? Cambodge ? Dao Khanong ? Annapurna ? Jupiter ? Ou est-elle encore chez elle pour se remettre des vertiges provoqués par la maladie de Menière, raison invoquée pour justifier son absence ? Son avocat n’a même pas su confirmer où elle se trouvait.

Quel numéro ! Pour ses sympathisants, la valeureuse héroïne qui avait promis de s’opposer à la horde de brutes armées est en arrêt maladie – compréhensible, certes, même s’ils pensaient que cette méthode était celle des chemises jaunes de l’Alliance du peuple pour la démocratie !

Pour ses ennemis, l’heure est à la jubilation : Yingluck Shinawatra prouve qu’elle est lâche, car son absence est synonyme de culpabilité, et ils ne cesseront de la détester, qu’elle soit reconnue coupable, qu’elle déserte ou qu’elle soit innocente. Une justice aux ordres

Puis il y a tous les autres, ceux qui se méfient de la famille Shinawatra parce qu’elle gérait le pays comme une entreprise, mais qui n’aiment pas non plus l’armée. Ils soupçonnent qu’un accord a été trouvé ou est en cours de négociation, que toute cette affaire n’est qu’une comédie, jouée par l’ancienne garde et la nouvelle élite. Ils soupçonnent qu’on nous mène en bateau, comme la fois où Thaksin Shinawatra a été autorisé à quitter le pays, il y a des années.

On a beaucoup glosé sur la nature politique des accusations portées contre Yingluck Shinawatra. Il est indéniable que c’est une action injuste et néfaste de nature à décourager les futurs décideurs politiques. Les gens s’accordent à dire que personne ne doit aller en prison pour une politique imparfaite.

Et chacun aura noté que la Cour a émis un mandat d’arrêt en quelques heures alors qu’elle a mis des années à en publier un pour un crime plus grave (le délit de fuite d’un conducteur de Ferrari, par exemple). Il s’agit de l’affaire impliqua...

Armes inégales

Pourtant, Yingluck Shinawatra, comme le suggère son nom, a la chance d’avoir l’entregent et les moyens nécessaires pour échapper aux griffes du destin.

Dans le même temps, des combattants finissent en prison ou vivent dans la peur, des journalistes sont menacés et des figures politiques font l’objet d’avertissements, que des universitaires sont convoqués et des militants harcelés, que des manifestants contre une centrale électrique à Krabi sont ignorés et que des villageois expulsés sont impuissants.

Certains auraient aussi aimé s’en aller, s’ils avaient pu. (L’ancien ministre du Commerce, Boonsong Teriyapirom, n’a pas fui et a été condamné le 25 août à quarante-deux ans d’emprisonnement.)

Une pièce écrite par les puissants

Mais ils ne peuvent partir et leurs luttes continueront. Le cas de Yingluck Shinawatra est très médiatisé, scandaleux et symptomatique de la purge entreprise depuis le coup d’État de 2014 – l’éradication d’un puissant mouvement qui a réorganisé la Thaïlande au début des années 2000. Le clan Shinawatra a renouvelé la ...

Et pourtant, ce n’est que l’une des nombreuses luttes, idéologiques et politiques, juridiques et culturelles, menées de front alors que les responsables du putsch sont déterminés à asseoir le pouvoir de la classe dirigeante, c’est-à-dire l’armée, les technocrates, la bureaucratie, l’ancienne garde et le milieu des affaires.

Même une élection nationale ne pourra changer cet état de fait.

Peu importe où se trouve Yingluck Shinawatra. La population sera contrainte de jouer le jeu, de se soumettre au rôle qui lui est assigné dans la pièce écrite par les puissants. Fuir, quand on a cette chance, ne semble pas si mal, après tout.

Courrier International / Bangkok Post - 29 Aout 2017


La fin du jeu démocratique

Pendant ce temps, en Thaïlande, on est toujours sans nouvelles de l'ex Première-Ministre. Vendredi dernier, Yingluck Shinawatra ne s'est pas présentée au verdict de son procès. Et depuis tous les journaux s'interrogent : Yingluck, où es-tu?, se demande notamment THE NATION. Selon une source au sein de la junte militaire au pouvoir, l'ex-Première ministre se trouverait à Dubaï, où son frère Thaksin (lui aussi ancien Premier Ministre) possède une résidence de luxe. Mais davantage encore que sur son point de chute, tous les médias spéculent sur le fait que son départ a été négocié avec les militaires au pouvoir, lesquels ont désormais les coudées franches pour remodeler la scène politique avant les élections de l'an prochain.

Et voilà comment THE BANGKOK POST explique, ce matin, comment les militaires cherchent à présent à justifier la fuite de l'ancienne Première Ministre. Selon le chef de l'armée, son évasion a été planifiée : dans les jours précédant son départ, Yingluck Shinawatra a changé de téléphones et de voitures pour déjouer la surveillance dont elle faisait l'objet, a-t-il expliqué hier devant la presse, tout en rejetant les affirmations selon lesquelles l'armée l'aurait tout simplement laissée s'échapper. Quoi qu'il en soit, pour le journal de Bangkok, l'affaire est entendue. Toute cette histoire n’est qu’une comédie, dit-il, jouée à la fois par l’ancienne garde et la nouvelle élite, comprenez les technocrates, la bureaucratie et le milieu des affaires. Et aucune élection ne pourra, désormais, changer cet état de fait. Au fond, peu importe où se trouve l'ex Première ministre, conclue l'éditorialiste, car la population, elle, sera contrainte de jouer le jeu, de se soumettre au rôle qui lui est assigné dans la pièce écrite par les puissants. Ou dit autrement, quand les élites s’arrangent, le peuple, lui, n’est rien d'autre qu’un pion.

Par Thomas Cluzel - Radio France Culture - 30 Août 2017