Le vrai : l'exode des Rohingyas oppose deux Nobel de la paix

La plus jeune des Nobel de la paix, la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai, a pris sa plume lundi 4 septembre pour poster un message à une collègue, une autre femme, prix Nobel de la paix elle aussi, Aung San Suu Kyi, la militante devenue chef du gouvernement birman. "Arrêtez la violence. Chaque fois que je regarde les infos sur le Myanmar, mon cœur se brise devant les images de musulmans rohingyas persécutés", écrit Malala Yousafzai. "Depuis quelques années, j’ai systématiquement dénoncé ces mauvais traitements qui constituent une honte. J’attends toujours de ma camarade prix Nobel de la paix, la même condamnation. Le monde attend. Les Rohingyas attendent", conclut la jeune femme.

Aung San Suu Kyi n’a pas encore répondu à Malala Yousafzai. Celle qui fut figée à l’écran par Luc Besson dans le film The Lady en 2011, cette figure de l’opposition démocratique à une junte brutale, cette élégante silhouette toujours rehaussée par des fleurs fraîches dans son chignon, apparaît aujourd’hui sous un visage un peu différent. Il est empreint d’une certaine raideur, comme le prouve sa dernière déclaration en date, il y a trois jours, quand elle refusait l’accès aux convois humanitaires et principalement alimentaires de l’ONU vers la région abritant encore des Rohingyas. Ces musulmans fuient en masse depuis une semaine vers le Bangladesh voisin. Ils sont près de 20 000 depuis ce week-end à s'entasser dans des camps de réfugiés, privés de tout. La raison du refus d’Aung San Suu Kyi ? Les ONG abriteraient des terroristes...

Cette raideur d’Aung San Suu Kyi, à l’égard de cette minorité musulmane dans un pays majoritairement bouddhiste, n’est pas nouvelle. Sinon, comment expliquer que l’icône de la démocratie au Myanmar, n’ait pas, dès son arrivée au pouvoir, accordé la citoyenneté à plus d’un million de musulmans apatrides dans leur propre pays, depuis 1982 ? Ce qui, par exemple leur aurait donné la possibilité d’inscrire leurs enfants à l’école, de voter ou de se présenter aux élections sous la bannière de son parti, que de nombreux musulmans ont soutenu ? Les raisons d’une telle intransigeance sont peut-être à chercher dans le poids politique de l’extrême droite bouddhiste majoritaire, qui rêve d’un Myanmar débarrassé de ses musulmans par tous les moyens.

Un dernier point : Malala Yousafzai n’est pas la seule à condamner les persécutions des Rohingyas. L’Indonésie, la Malaisie, le président turc Erdogan, Boris Johnson ministre anglais des Affaires étrangères, la capitale de la Tchétchénie, Grozny, où s’est tenue dimanche une manifestation de soutien aux Rohingyas, ont donné de la voix.

Le fake : les faux Rohingyas pululent sur les réseaux sociaux

Ce conflit s'accompagne d'énormément d'intox et d'images détournées sur les réseaux sociaux, c'est malheureusement un grand classique dans les zones de conflits. Il est quasimment impossible pour un journaliste ou un observateur international d'accéder à cette région d'Arakan, celle des Rohingyas, et surtout d'y travailler en toute indépendance. Du coup, il faut prendre avec énormément de prudence les images et vidéos qui circulent pour montrer ce qui s'y passe, car elles servent surtout à alimenter une guerre de communication.

Cette dernière vient des deux camps, et le meilleur moyen d'influencer l'opinion est de miser sur des images et textes qui jouent sur l'émotion. Par exemple voilà ce qu'on peut lire sur Twitter.

''B_LyndaSmadja92 @B_Lynda92

  1. Arakan

Des enfants sont en train de mourir, des gens innocents sont en train de mourir ! L'humanité se meurt... #SaveRohingya #Rohingya 23:07 - 28 août 2017''

En dessous de ce message, trois photos. Sur la première, deux femmes voilées et un enfant regardent un homme couvert de sang, à moitié nu et attaché à un arbre. Image saisissante de la répression des Rohingyas en Birmanie ? Non, la scène se passe en Indonésie il y a 14 ans. Juste en dessous une autre photo, on y voit des dizaines d'hommes habillés qui traversent tout habillés une sorte de rivière. Image de la fuite face à des percécutions ? Non, c'est une scène de baignade estivale dans un canal de Lahore au Pakistan.

Mais ce n'est pas parce que ces images sont des intoxs que ce qu'elles prétendent montrer n'existe pas. D'après l'Onu, près de 125 000 Rohingyas ont fui la représsion vers le Bangladesh voisin ces derniers jours.

Cette guerre de communication est aussi en cours parmi les soutiens au gouvernement birman. Là aussi deux exemples trouvés en ligne, deux images détournées. La première, largement partagée, montre des hommes armés allongés en rang et kalachnikov sous le bras, comme prêt à faire feu. "Voilà à quoi ressemblent les soit-disant victimes Rohingyas, ce sont des terroristes qui tuent nos soldats" : c'est ce que dit le message qui accompagne cette photo prise en 1971 pendant la guerre de libération du Bangladesh... Détournement aussi pour cette autre image montrant une maison de paille en feu. On nous explique que ce sont des extrémistes Rohingyas qui brûlent des villages indous pour coloniser leurs terres. Image déjà utilisée il y a quatre ans pour montrer exactement l'inverse : des indous qui auraient brûlé une mosquée Rohingya.

Ceci dit là encore attention : l'intox ne vient pas de nulle part. Il ne faut pas oublier que la semaine dernière un groupe armé qui se fait appeler l'Arkana Rohingya Salvation Army a attaqué 25 postes de la police birmane. On ne sait pas vraiment qui sont ces rebelles et ce qu'ils représentent au sein de la population Rohingya. Mais voilà pourquoi Aung San Suu Kyi parle de terrorisme, et pourquoi ses soutiens tentent d'influencer l'opinion avec des photos détournées.

Par Marie Colmant & Antoine Krempf - Radio Franceinfo - 6 septembre 2017


Crise des Rohingyas: Aung San Suu Kyi dénonce un" iceberg de désinformation"

La chef du gouvernement birman et Prix Nobel de la paix a dénoncé ce mercredi une "fausse information" dans la crise de la minorité musulmane birmane.

Sa parole était attendue. Après plusieurs jours de silence, Aung San Suu Kyi s'est exprimé ce mercredi sur les violences perpétrées contre la minorité musulmane rohingya de Birmanie. Mais pas question de fustiger le traitement réservé aux Rohingyas par l'armée birmane, comme le lui demandait lundi la prix Nobel de la paix Malala.

La chef du gouvernement birman et également Prix Nobel de la paix a dénoncé ce mercredi un "iceberg de désinformation" dans la crise, lors d'un entretien téléphonique avec le président président turc Recep Tayyip Erdogan.

"Ce genre de fausse information est seulement la partie émergée d'un énorme iceberg de désinformation", a-t-elle dit, faisant référence à la publication de photos à l'authenticité douteuse publiées fin août par le vice-Premier ministre turc Mehmet Simsek, qui dénonçait un "nettoyage ethnique".

Il avait retiré les photos, mais l'affaire fait scandale en Birmanie, où la majorité bouddhiste, dont fait partie Aung San Suu Kyi, accuse la communauté internationale, notamment les médias étrangers, d'avoir un parti pris pro-rohingya.

Des milliers de réfugiés

En onze jours, près de 125 000 personnes, pour la plupart des musulmans rohingyas, ont fui les violences en Birmanie pour se réfugier au Bangladesh voisin, a annoncé mardi l'ONU. Un pic a été atteint ces dernières 24 heures, avec quelque 37 000 réfugiés ayant passé la frontière en une journée.

Les violences ont commencé par l'attaque le 25 août de dizaines de postes de police par les rebelles de l'Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), qui dit vouloir défendre la minorité rohingya. Depuis, l'armée birmane a déclenché une vaste opération dans cette région pauvre et reculée, l'État Rakhine, poussant des dizaines de milliers de personnes sur les routes. Bilan selon l'armée birmane : 400 morts dont 370 "terroristes" rohingyas.

Une minorité musulmane marginalisée

Malgré des décennies de restrictions et de persécutions en Birmanie, où cette minorité musulmane (1 million de personnes) est marginalisée et considérée comme étrangère, les Rohingyas n'avaient jusqu'à présent presque jamais recouru à la lutte armée

Les autorités birmanes considèrent le million de Rohingyas comme des immigrés illégaux du Bangladesh voisin, même s'ils vivent en Birmanie depuis des générations. Le mot même de "Rohingya" est tabou en Birmanie, où on parle de "Bangladais".

L'Express avec Agence France Presse - 6 septembre 2017