Le sort des Rohingya, minorité musulmane persécutée en Birmanie, continue d’inquiéter la communauté internationale. Selon les Nations unies, qui dénoncent un « exemple classique de nettoyage ethnique », plus de trois cent mille civils ont été contraints de se réfugier au Bangladesh en l’espace de deux semaines pour fuir les violences.

Un « exemple classique de nettoyage ethnique », selon l’ONU

Depuis des décennies, cette minorité musulmane, qui compte environ un million de personnes, est victime de discriminations en Birmanie. Traités comme des étrangers dans ce pays à plus de 90 % bouddhiste, les Rohingya sont des apatrides, alors même que certains vivent en Birmanie depuis des générations.

L’armée birmane a lancé une vaste opération à la suite d’attaques à la fin d’août de postes de police par des rebelles de l’Armée du salut des Rohingya de l’Arakan (ARSA), qui dit vouloir défendre les droits bafoués de cette population. Le bilan est d’au moins cinq cents morts, pour la plupart des Rohingya, selon l’armée, l’ONU évoquant un chiffre deux fois plus important.

Le haut-commissaire de l’ONU aux droits humains, Zeid Ra’ad Al Hussein, a qualifié lundi 11 septembre d’« exemple classique de nettoyage ethnique » la répression exercée par le régime birman envers les Rohingya.

Plus de 300 000 civils en fuite

Cette répression a provoqué un exode massif de nombre de Rohingya vers le Bangladesh voisin. « On estime à 313 000 le nombre de Rohingyas arrivés au Bangladesh depuis le 25 août », selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés.

Des milliers de personnes seraient toujours en fuite, cachées dans les forêts ou sur des collines du côté birman, sans vivres ni eau.

Le Bangladesh, pays très pauvre, fait face depuis deux ans à l’arrivée de centaines de milliers de Rohingya. Dacca a dénoncé la semaine dernière le minage de la zone frontalière entre les deux pays, après une série d’explosions qui ont grièvement blessé des Rohingya fuyant la violence.

La Birmanie refuse l’enquête des Nations unies

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a mis sur pied « une mission internationale indépendante » pour enquêter sur des exactions qui auraient été commises par des militaires contre la minorité, mais la Birmanie n’a pas autorisé les experts à se rendre sur place.

« Nous avons reçu de multiples rapports et des images satellite montrant des forces de sécurité et des milices locales brûlant des villages rohingya, et des informations cohérentes faisant étant d’exécutions extrajudiciaires, y compris de tirs sur des civils en fuite », ont affirmé les Nations unies. « Le gouvernement devrait cesser de prétendre que les Rohingya mettent le feu à leurs propres maisons », selon le haut-commissaire de l’ONU aux droits humains, qui dénonce un « déni complet de la réalité ».

Les rebelles rohingya ont déclaré dimanche un cessez-le-feu unilatéral d’un mois, ce à quoi le gouvernement birman a répondu qu’il ne négociait pas avec des « terroristes ».

Appel du dalaï-lama

Le maître bouddhiste et chef spirituel des Tibétains a écrit à Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la paix comme lui, et dirigeante birmane, peu après le début de ces violences dans l’Etat Rakhine, dans le nord-ouest de la Birmanie.

« Je vous appelle vous et vos collègues à tendre la main à toutes les composantes de la société pour tenter de rétablir des relations amicales au sein de la population dans un esprit de paix et de réconciliation », a écrit le 14e dalaï-lama.

Le Monde avec Agence France Presse - 11 septembre 2017


Birmanie: comment expliquer la prudence d'Aung San Suu Kyi sur les Rohingyas ?

L’attitude d'Aung San Suu Kyi est depuis longtemps très ambiguë sur la question des Rohingyas, persécutés en Birmanie. Comment expliquer la prudence quasi coupable de celle qui est désormais de facto la dirigeante du gouvernement ? Eléments de réponse, alors que la « dame de Rangoun » est attaquée de toute part pour sa passivité. Même le dalaï-lama, Nobel de la paix au même titre qu'elle, a fait part de son indignation.

L’exode des Rohingyas musulmans de l’ouest de la Birmanie vers le Bangladesh se poursuit, atteignant au moins 250 000 réfugiés en trois semaines. Face aux condamnations émanant surtout des pays musulmans, des Nations unies et des organisations de protection des droits de l’homme, Aung San Suu Kyi s’est exprimée pour la première fois ce week-end.

La conseillère spéciale birmane a affirmé que son gouvernement protègerait toutes les personnes vivant sur le sol birman, « y compris ceux qui n’en sont pas citoyens ». Mais la dirigeante birmane tarde à prendre des mesures concrètes pour ces populations.

La première raison est qu’elle n’a pas vraiment les mains libres. L’appareil d’Etat est encore en grande partie contrôlé par les militaires. Ils tiennent les ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Frontières ; ce sont justement les ministères qui sont en charge de tout ce qui se passe dans l’Etat d'Arakan, dans l’ouest de la Birmanie.

La situation actuelle dans cette région frontalière du Bangladesh est considérée comme une question de sécurité nationale, et selon la division des tâches entre la dirigeante birmane et les militaires, seuls ces derniers ont leur mot à dire sur ce sujet. D’où l’extrême prudence d’Aung San Suu Kyi et sa réticence à s’exprimer publiquement sur les Rohingyas.

Critiques sur la « dame de Rangoun »

Pourtant, la conseillère spéciale aurait pu en faire beaucoup plus, ne serait-ce qu'en dénonçant clairement les exactions dans l'ouest. C’est d'ailleurs ce que lui reprochent les organisations de protection des droits de l’homme. Elle pourrait utiliser une partie de sa crédibilité politique et de sa popularité pour prendre une position de principe contre les violations des droits dans l’Arakan.

Mais pour elle, cela comporte des risques : d’abord créer des tensions avec les militaires, qui pourraient dès lors s’appuyer sur le ressentiment général des bouddhistes birmans contre les Rohingyas pour l’affaiblir politiquement. Elle risquerait également de se couper de sa base politique.

Dans sa longue lutte pour ramener la démocratie en Birmanie, Aung San Suu Kyi a avant tout été la représentante des Birmans bouddhistes. Les minorités ethniques ne se sentaient pas représentées par elle. En déclarant par exemple que les violations des droits de l’homme dans l’Etat d'Arakan sont des inventions des médias étrangers, elle va dans le sens de ce que pense sa base politique.

Conséquences sur la transition politique

Cette crise a en tout cas des effets très négatifs sur la transition démocratique en Birmanie. D’abord, elle renforce la montée d’un bouddhisme ultra-nationaliste à travers tout le pays. Cet ultra-nationalisme vise en premier lieu les musulmans dans toutes les régions. On commence ainsi à voir des villages qui interdisent l’entrée aux musulmans.

Le boycott économique des musulmans se renforce également, mais même au-delà du clivage bouddhiste-musulman, ce fanatisme bouddhique peut aussi déstabiliser les relations avec les autres minorités ethniques du nord du pays, avec lesquelles le gouvernement a essayé de mettre en place des accords de coopération politique.

Plus largement, la question des Rohingyas focalise maintenant toute l’attention, non seulement à l’intérieur de la Birmanie, mais aussi dans les relations entre la Birmanie et les pays étrangers. Cela ne peut que ralentir et rendre plus difficile la transition démocratique, c’est-à-dire le désengagement progressif des militaires de l’appareil d’Etat.

Par Arnaud Dubus - Radio France Internationale - 11 septembre 2017