L’ONU a qualifié, lundi 11 septembre, d’« exemple classique de nettoyage ethnique » la répression exercée par le régime birman envers les Rohingya. Cette minorité musulmane, considérée comme l’une des plus persécutées du monde, traverse une crise sans précédent. Depuis le 25 août, 300 000 réfugiés ont traversé, à pied ou à bord d’embarcations de fortune, la frontière avec le Bangladesh.

Il est difficile de dénombrer les fausses informations circulant sur le compte des Rohingya, reprises en écho par des milliers de comptes partisans et anonymes – ou plus influents, à l’instar de l’islamologue controversé Tariq Ramadan, qui avait relayé de fausses photographies sur les Rohingya. Un nombre vertigineux de photos toutes plus insoutenables les unes que les autres attendent l’internaute qui recherche des images de l’exode en cours.

Pour autant, ces photographies appartiennent souvent à un autre temps, parfois à un autre lieu. Les photos au contenu le plus choquant – que Le Monde a choisi de ne pas diffuser – proviennent de catastrophes naturelles ou d’accidents industriels en Inde, au Congo, en Chine ou encore à Haïti. Le site de fact-checking turc Teyit a recensé les images le plus souvent attribuées par erreur aux Rohingya (attention, images violentes).

Malgré la manipulation de ces photographies, la situation de détresse des Royingya ne peut être niée. Un rapport de l’ONU met en avant les assassinats, la torture physique et psychologique, les viols, les emprisonnements arbitraires et les traitements inhumains subis par cette minorité apatride, privée du droit à la citoyenneté birmane depuis 1982 et que le gouvernement qualifie d’immigrés bengalis illégaux.

Le vice-premier ministre turc diffuse des photos mensongères

Le 6 septembre, la Prix Nobel de la paix et dirigeante de facto du gouvernement birman, Aung San Suu Kyi, a dénoncé « l’iceberg de désinformation » entourant la crise des Rohingya. Celle que Luc Besson avait immortalisée, en 2011, dans le film The Lady, faisait – entre autres – référence au tweet du vice-premier ministre turc, Mehmet Simsek.

Le 29 août, celui-ci appelait la communauté internationale à réagir. « On massacre les musulmans Rohingya. Cessons d’être aveugles face à ce nettoyage ethnique », écrivait-il en joignant quatre photos de corps flottants dans une rivière et de cadavres.

Mais aucune de ces photographies n’a de rapport avec les Rohingya. La première provient du naufrage d’un ferry surchargé au large des côtes birmanes, en octobre 2016. La seconde, censée montrer des corps flottant dans l’eau, documente une baignade dans un canal à Lahore, où un grand nombre de Pakistanais échappaient à la chaleur d’une journée d’été.

Les deux autres photographies sont plus anciennes encore. L’une d’elles, prise en 2004 par le photographe Tarmizy Harva, montre le deuil d’une jeune femme dont un proche a été tué au cours des affrontements entre rebelles séparatistes et armée indonésienne dans la province d’Aceh, dans le nord de l’île de Sumatra.

L’autre a été prise par le photographe français Albert Facelly, alors salarié de l’agence SIPA, au Rwanda en 1994. La photographie de ces deux orphelins pleurant sur le corps de leur mère a obtenu un prix aux World Press Photo l’année suivante.

Les mêmes photographies sont reprises par de nombreuses pages Facebook proturques, à l’instar de la page « la renaissance turque », suivie par 125 000 personnes, et qui relaie de nombreux photomontages erronés.

De fausses exactions commises par les Rohingya

La course aux fausses informations se joue également dans le camp des opposants aux Rohingya. Le moine extrémiste Ashin Wirathu, tristement célèbre pour ses prêches violemment islamophobes et auquel le réalisateur Barbet Schroeder a consacré un film, Le Vénérable W, a initié sur les réseaux sociaux une campagne de haine reposant en grande partie sur de fausses informations et des images manipulées. Aujourd’hui condamné au silence, celui que l’on a surnommé le « Hitler birman » a fait des émules. Ainsi circulent des milliers de photos mal attribuées blâmant les Rohingya pour des exactions qu’ils n’ont pas commises. La minorité musulmane est fréquemment accusée d’avoir détruit des temples hindous dans l’Etat d’Arakan. Dans un tweet partagé près de 400 fois, Shing Panyuar Dhip, qui se présente comme un reporter birman, partage des photos censées illustrer les méfaits des Rohingya.

Là encore, les photographies utilisées pour étayer les propos de l’internaute sont fausses. La première provient d’un incendie au Bangladesh en 2014. La seconde a été prise au même endroit, mais en 2016 – et a été prise peu après l’assassinat d’un jeune hindou de 18 ans.

Une image largement partagée – assortie du hashtag #bengaliterrorists –, dépeint les Rohingya comme une meute de combattants embusqués, mitraillette au poing. Cette photographie date pourtant de 1971, et n’a – elle non plus – aucun rapport avec les Rohingya.

La (fausse) rumeur des Rohingya brûlant leurs propres maisons

Depuis une semaine, des photos montrant des individus présentés comme des Rohingya et incendiant leurs propres maisons sont largement propagées sur le Web birman, afin de minimiser l’ampleur de la crise des Rohingya. Comme ici, avec le même Shing Panyuar Dhip :

Cette rumeur a été démentie par deux journalistes de l’AFP présents sur place, Nick Perry et Jerome Taylor. Un reportage de la BBC met en évidence la manipulation de ces images, présentées à des journalistes étrangers comme étant la preuve que les musulmans brûlaient leurs propres maisons.

Dans ce même article, Jonathan Head, correspondant de la BBC en Asie du Sud-Est, interroge le colonel Phone Tint, ministre de la sécurité frontalière, sur les violences sexuelles subies par les femmes Rohingya. Le responsable n’a alors qu’une réponse pour le moins déconcertante à lui apporter : « Avez-vous des preuves de ce que vous avancez ? Regardez ces femmes. Qui voudrait les violer ? »

Quelques sources d’information fiables

Dans un rapport daté du mois de février, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme soulignait les difficultés rencontrées par ses enquêteurs pour trouver des photographies authentiques et vérifiées. Par ailleurs, la province d’Arakan, théâtre des affrontements entre les forces de sécurité birmanes et les Rohingya, est devenue très difficilement accessible aux journalistes et aux observateurs indépendants.

L’ONG Fortify Rights, présente en zone frontalière, diffuse sur son compte Twitter des photographies authentiques. Il en va de même pour le photographe de Getty Images Dan Kitwood, dont le travail peut être consulté ici. Face à l’ampleur de la diffusion des fausses informations autour des Rohingya, la plus grande prudence doit être observée.

Par Anne-Sophie Faivre Le Cadre - Le Monde - 12 septembre 2017