Sous la lumière bleue du gyrophare de l’ambulance, deux adolescents s’affairent autour d’une jeune femme blessée. Visages à la fois poupins et graves, ils soignent ses plaies, puis installent un périmètre de sécurité pour tenir à distance les badauds venus, comme au spectacle, regarder la scène d’accident. Un classique à Vientiane, la capitale du Laos construite sur la frontière avec la Thaïlande. Les deux secouristes de l’association Vientiane Rescue ne sont pas impressionnés. Chaque mois, ils viennent en aide à plus de 500 blessés, quand ils ne constatent pas la mort de dizaines de personnes tuées sur les routes. Vientiane Rescue fonctionne grâce à 300 bénévoles, répartis dans les quatre centres installés dans la ville. Tous sont laotiens, mais c’est un Français, Sébastien Perret, qui a créé l’association. Son idée ? Unir les bonnes volontés pour mettre sur pied un système gratuit de premiers secours et pallier ainsi une carence du pays. Car ici, il n’existe aucun service public d’aide aux accidentés, et la majorité des 800 000 habitants de Vientiane sont trop pauvres pour faire appel à une entreprise d’ambulances privée.

Ils étaient quatre en 2010

« Quand on a commencé, personne n’y croyait, se souvient ce quadragénaire à la tête dure et aux principes en acier trempé. Demander à des gens qui gagnent moins de 100 euros par mois de travailler bénévolement semblait utopique. D’autres avaient essayé avant nous et s’étaient cassé les dents. » Obstiné, Sébastien Perret a fini par faire mentir les évidences. « Nos volontaires sont formés à l’Institut national de médecine d’urgence de Thaïlande.

Ils sont dix fois mieux préparés que les pompiers français », assure-t-il. Dans une vie antérieure, Sébastien était professeur et pompier volontaire en banlieue parisienne. A 28 ans, il plaque tout pour venir donner des cours de langue dans un foyer d’étudiants de Vientiane, capitale aux airs de ville de province. A la fin de sa mission, au lieu de rentrer en France, il travaille un temps pour la Croix- Rouge, puis fonde, en 2010, Vientiane Rescue en s’associant à une petite ONG locale qui vient de se faire .. offrir une camionnette. Il n’est alors épaulé que par trois bénévoles laotiens âgés de 15 ans. « On n’avait pas d’argent, pas de matériel, mais on avait la passion. Un truc que vous ne retrouvez pas dans le discours institutionnel. » Sébastien parle comme il conduit dans les rues de la capitale, par à-coups, parfois brutalement. « On en est arrivés là parce qu’on a été intransigeants et qu’on n’a rien lâché. La gentillesse ne sert à rien », lance-t-il en donnant un grand coup d’accélérateur.

Aujourd’hui, il gère une dizaine d’ambulances, souvent des camionnettes données par des particuliers et transformées avec les moyens du bord en véhicules médicalisés. Chacune transporte six secouristes, formés pour parer à toutes les situations. « Nous avons des plongeurs, des équipes de désincarcération, des pompiers... Ils assurent à fond, sont capables de s’occuper de plusieurs blessés en même temps. »

Toute une famille à mobylette

Du haut de ses 24 ans, Nithanong ferait presque figure de doyenne au sein de l’association. C’est elle qui manoeuvre l’ambulance, sirène hurlante. Cette jeune femme au regard déterminé se destinait pourtant à « travailler assise dans un bureau climatisé » dans le secteur bancaire. Depuis qu’elle a rejoint les rangs des bénévoles, il y a un an et demi, elle s’est installée dans l’une des bases de l’association, un préfabriqué organisé en dortoirs sommaires, une table en plastique et des chaises en bord de route, le tout éclairé au néon. Là, dans la chaleur de la fin de journée, le chant des cigales se mêle au vrombissement des motos. Sur la route mal éclairée, des automobilistes doublent à toute vitesse des mobylettes transportant des familles entières, enfants sur les genoux, bébés en bandoulière, sans casque. « De futurs clients », fulmine Sébastien en les regardant passer devant son local. A ses côtés, les jeunes bénévoles font leurs devoirs (beaucoup sont écoliers ou étudiants), se tapent sur l’épaule, flirtent dans une ambiance de colonie de vacances. Puis soudain, le standard du numéro d’urgence sonne. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les volontaires sont sur la route. « Ce sont des ados, mais ils ont la sagesse de vie de vieillards de 90 ans », observe Sébastien. Il faut dire que l’ancien pompier veille au grain. « Ici, ils sont bien habillés, ils disent bonjour. Vous ne verrez pas beaucoup de gens à Vientiane saluer comme eux, en joignant les deux mains sur la poitrine, précise-t-il. Il faut qu’ils restent humbles. S’il y en a un qui commence à se croire au-dessus des autres, c’est foutu. »

C’est aussi cette discipline que viennent chercher les jeunes volontaires. Lorsqu’on les interroge sur leurs motivations, ils sont nombreux à citer « le port de l’uniforme ». Atso, 18 ans, se rappelle la première fois qu’il a vu une équipe de Vientiane Rescue au bord d’une route. « Ils étaient bien habillés, les gens les respectaient », dit-il dans un sourire timide. Lui qui se faisait remarquer en se dressant sur la roue arrière de sa mob’ quand il sortait le soir avec ses copains se retrouve, lors de sa première intervention, à ramasser des restes humains sur la chaussée. « Les autres étaient là et travaillaient, alors j’ai rempli ma mission. Je ne pouvais pas dire non. Mais en rentrant au centre, je n’ai pu ni manger ni dormir. »

Des hôpitaux débordés

Les secouristes de Vientiane Rescue sont parfois appelés pour d’autres urgences que les accidents de la route. Un soir d’avril 2017, ils débarquent dans une zone rurale où un homme piqué par un scorpion se tord de douleur. Transporté à l’hôpital, il est installé dans un couloir. « Malheureusement, les centres commerciaux se développent ici plus vite que les hôpitaux, qui manquent de matériel et de personnel compétent », commente Sébastien, amer. Un peu plus tard dans la soirée, son convoi débarque dans un quartier de petites maisons de bois. Des cris stridents s’échappent d’une habitation sur pilotis, dans laquelle les secouristes découvrent un homme en crise d’épilepsie. Un vieillard leur vient en aide, enfournant une fleur dans la bouche de l’homme hurlant, qui tombe dans les pommes avant de se réveiller. Fin de la crise. « La fleur est censée porter des esprits capables de désenvoûter un possédé », explique Sébastien. Après dix ans passés sur les rives du Mékong, il avoue commencer à croire aux esprits, à l’image de la plupart des Laotiens. Qui, eux, commencent à avoir foi dans l’efficacité de ces jeunes secouristes.

Par Sophie Tardy-Joubert - Le Parisien - 14 septembre 2017