Au Cambodge, sur le site d’Angkor, capitale de l’ancien empire khmer (IXe-XVe siècles), des statues de grès ont été mises au jour, le 31 juillet, dont celle de l’un des deux gardiens mythiques de l’hôpital d’Angkor Thom – littéralement la « Grande Ville » –, la cité bâtie aux XIIe-XIIIe siècles par le roi bouddhiste Jayavarman VII (vers 1145-vers 1220). Cette statue d’un géant (1,90 m) au sourire bienveillant, paré d’une couronne et d’un collier à quatre rangs en boutons de lotus, a été trouvée, enterrée à vingt centimètres de profondeur, dans la jungle, en bon état de conservation. La tête intacte a été replacée, ses jambes et bras étaient en morceaux à ses côtés.

« Nous ne nous y attendions pas, déclare Im Sokhrithy, l’archéologue qui supervise le chantier de fouille pour Apsara, l’autorité cambodgienne responsable du parc archéologique de 400 km2, classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992. C’est l’une des deux statues traditionnellement dressées devant la porte principale du temple d’un hôpital. Nous recherchions les fondations de cet hôpital au nord d’Angkor Thom, sur la rive ouest du canal bordant l’ancienne route d’Angkor. »

Et Im Sokhrithy de raconter qu’il y a dix ans, un groupe de chercheurs d’Apsara, en collaboration avec une équipe thaïlandaise, avait, dans le cadre de l’opération Living Angkor Road Project (LARP), dressé une carte, puis identifié et décrit les infrastructures qui reliaient, le long des routes, Angkor à tout l’empire. C’est-à-dire les ponts, canaux, temples, gîtes d’étapes, chapelles d’hôpital, points d’eau, etc., dont Jayavarman VII avait équipé son royaume, jusqu’au Laos et au nord-est du royaume du Siam (Thaïlande). « C’est ainsi, précise Im Sokhrity, que 70 hôpitaux furent alors localisés sur les 102 dont fait état l’inscription de la stèle du Ta Prohm », cet immense monastère angkorien que le roi bouddhiste avait fait bâtir en mémoire de sa mère. Une enfilade spectaculaire de pavillons sculptés dans le grès, prisonniers des tentacules titanesques des fromagers poussés sur les murs écroulés, tels qu’ils ont été conservés pour témoigner de la force destructrice de la jungle.

Victimes de la mousson et des termites

De l’hôpital d’Angkor Thom, il ne reste rien : sa structure était en bois, sans doute couverte de tuiles en céramique, si ce n’est de palmes, comme l’ensemble des édifices vernaculaires publics et privés du site angkorien, victimes de la mousson et des termites, jusqu’au palais du roi lui-même. Seuls ont ainsi survécu de l’ancien empire khmer, les monuments religieux bâtis en grès, en latérite ou en briques, tels les délicats temples de brique couverts de stucs du site de Sambor Prei Kuk, la capitale pré-angkorienne (VIe-IXe siècles), située à 150 km au sud-est et classée au patrimoine mondial de l’Unesco, le 12 juillet. La stèle d’inscription de la fondation témoigne de l’existence de l’édifice, comme les trois bouddhas retrouvés en morceaux, dont Bhaisaiyaguru, un bodhisattva dont le nom signifie « maître guérisseur ».

« Les archéologues cambodgiens savaient qu’il y avait une chapelle d’hôpital à l’extérieur de chacune des quatre principales portes d’Angkor Thom » – ouvertes dans les douze kilomètres de rempart en latérite, qui verrouillaient la capitale et qui sont toujours debout –, affirme Rethy Kieth Chhem, spécialiste des techniques médicales dans l’ancien empire khmer. « Je suppose, dit-il, que des maisons de repos, dispensant des traitements médicaux avec accompagnement spirituel, existaient avant d’entrer dans la ville. Nous avons trouvé des céramiques chinoises Song et Yuan des XIIe-XIIIe siècles, des céramiques khmères au glacis brun, des poteries et divers ustensiles. Cela nous aide à dater et à comprendre les usages, statuts, fonctions, activités, rituels. L’industrie médicale a toujours été un gros business et une large part de l’activité humaine. »

Claude Jacques, épigraphiste spécialiste du Cambodge, qui a traduit toutes les inscriptions, le confirme : « Les hôpitaux étaient toujours en dehors des villes, car la maladie est quelque chose d’impur qui ne doit pas entrer dans la cité ». De fait, les quatre temples des quatre hôpitaux, dont on a retrouvé les stèles, ont été identifiés à l’extérieur des quatre portes, aux points cardinaux. « A quatre-cinq cents mètres au-delà du rempart, dans la forêt, indique Christophe Pottier, archéologue de l’Ecole française d’Extrême Orient (EFEO) qui a fouillé, en 2006, l’hôpital de Prasat Ta Puong, à l’ouest d’Angkor Thom. On les reconnaît à leur plan-type : un sanctuaire avec un avant-corps, un pavillon à l’ouest, un édifice dit “bibliothèque”, et un bassin carré à l’angle nord-est. Avaient aussi été mises en évidence les installations hospitalières avec de grands halls, des occupations domestiques et une nécropole », ajoute-t-il.

Début août, dans la forêt, au nord d’Angkor Thom, les moines bouddhistes ont béni les vestiges exhumés devant l’équipe khmère qui a effectué les fouilles. Une manière encore de rendre hommage à Jayavarman VII, le roi bâtisseur, dont les deux cents figures de Bouddha, seigneur de l’omniprésence, auxquel il s’identifie, regardent depuis le sommet de son temple d’Etat, le Bayon, les quatre points cardinaux, pour embrasser tout l’empire.

Par Florence Evin - Le Monde - 15 Août 2017