En Birmanie, un général est sorti de sa réserve ce week-end... et pas n'importe lequel : nul autre que Min Aung Hlaing le tout puissant patron de l'armée birmane qui s'est fendu hier d'un message sur son compte Facebook dans lequel il explique que l'opération militaire en cours dans l'Etat Rakhine - que les Nations Unies ont caractérisé comme une campagne classique de "nettoyage ethnique" poussant vers le Bangladesh près de 400 000 Rohingyas - que cette campagne n'était que la réponse aux attaques "d’extrémistes Bengalis" du 25 août ; "ils ont demandé à être reconnus en tant que Rohingyas, lesquels n'ont jamais constitué un groupe ethnique en Birmanie", écrit le général Min Aung Hlaing. Les Rohingyas de Birmanie ont, en fait, été déchus de leur citoyenneté dans les années 80.

Dans le Huffington Post, Mark Farmaner le directeur de l'ONG Burma Campaign UK relève que s'il existe en Birmanie une personne qui peut arrêter cette campagne de nettoyage ethnique : ce n'est pas Aung San Suu Kyi, c'est bien le général Min Aung Hlaing... Un général qui ,"avant même cette dernière offensive, était déjà sous le coup d'une enquête onusienne pour crime de guerre et crime contre l'humanité", mais poursuit, Mark Farmaner, cela n'a pas empêché Barack Obama en octobre dernier "de lever toutes les sanctions américaines" le concernant tandis qu'en Europe, "le gouvernement britannique entraîne son armée et que l'Allemagne ou l'Autriche lui ont récemment déroulé le tapis rouge... pour discuter d'accords de coopération militaires et aussi de gros contrats d'armements... Le général Hlaing devrait plutôt être traité en paria", conclu Mark Farmaner... "et le conseil de Sécurité de l'ONU transmettre son dossier à la Cour Internationale de Justice"...

Par Eric Biegala - Radio France Culture - 18 septembre 2017


Aung San Suu Kyi déçoit: est-ce bien le problème? Min Aung Hlaing tue

Si Aung San Suu Kyi et son gouvernement font désormais partie du problème, c’est bien l’armée qui commet les crimes. Et il faut voir combien est confortable, pour son dirigeant Min Aung Hlaing, cette situation qui veut que nous nous focalisions presque tous sur les fautes morales d'une figure morale.

Il fut un temps où les Birmans qui se battaient pour la démocratie dans leur pays paraissaient – à juste titre – être véritablement courageux. Ils étaient, de plus, regroupés – avec d’importantes nuances à cette affirmation – autour d’une figure charismatique en la personne de la lauréate birmane du prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi. À cette figure souvent idolâtrée j’avais tenté de consacrer (avec d’autres) un livre sérieuxi, évoquant son action politique plus que le courage personnel d’une mère privée de ses enfants (une conséquence de son engagement, largement commentée à l’époque). Parmi les choses qui m’intéressaient figurait sa volonté – affirmée au cours de son entretien, que j’avais organisé, avec Stéphane Hesselii - de contribuer à initier « un changement dans la société birmane, une évolution des concepts politiques, des idées politiques ». Car elle craignait qu’il fasse désormais partie de la culture politique birmane de penser « qu’un changement significatif ne peut advenir que dans la violence. » Mais voilà : ce que l’on constate aujourd’hui c’est que cette volonté affichée de promouvoir une culture politique débarrassée de la violence a abouti, chez elle, à couvrir d'une caution morale de moins en moins solide les violences de l’armée birmane.

Aung San Suu Kyi, de la dissidence à la responsabilité politique

L’ancienne dissidente, en effet, partage aujourd'hui – avec son gouvernement – le pouvoir avec l'armée. Le processus d’ouverture politique initié par cette dernière au début des années 2010 semble avoir atteint son point culminant avec l’arrivée d’ Aung San Suu Kyi aux affaires. Mais si la dirigeante de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND) dirige de facto le gouvernement birman (le président est l'un de ses fidèles), son pouvoir est limité. Rappelons notamment que les ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Frontières rendent des comptes à l’armée et non au gouvernement, et que 25% des sièges du parlement sont réservés aux militaires. Et il n’est nul doute qu’en cas de désaccord entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, ce sont bien évidemment ceux qui ont les armes qui l’emporteront. Situation difficile donc, mais qui ne peut justifier de se rendre complice des crimes de l’armée.

Or, c’est ce que font Aung San Suu Kyi et son gouvernement. Ceux qui ont, de longue date, soutenu la démocratie en Birmanie sont maintenant persona non grata : certains de mes anciens camarades du réseau international de soutien aux démocrates birmans se voient, comme bien d’autres, refuser un visaiii. Et cela va jusqu’aux enquêteurs de l’ONU qui ont trouvé, en juillet, porte close : on est prié de croire qu’on a à faire, s’agissant de la situation de la minorité rohingya en Birmanie, à de la désinformation… tout en étant privé, le plus possible, d’accès à l’information. Reste que ce qui se passe ne demeure pas invisible : 270 000 Rohingya ont fui la Birmanie pour le Bangladesh d'après un décompte de l'ONU. Et ce que subit cette minorité musulmane dans une Birmanie majoritairement bouddhiste est bien documenté : apatrides dans leur propre pays, les Rohingya subissent, selon l'ONG Human Rights Watch, un « nettoyage ethnique ». Face aux atrocités rapportées (les meurtres, viols et tortures sur lesquelles l'ONU aurait voulu enquêter...), la lauréate du prix Nobel de la paix ne s'exprime que pour justifier l'action de l'arméeiv et son gouvernement a empêché l'aide humanitaire de parvenir à ceux qui en avaient besoin.

Cela, nombre de Birmans (pénétrés, pour dire les choses sans mettre de gants, d’une sale mentalité nationalistev) ne veulent pas l’admettre. Et parmi ceux-là, on compte certains de ceux qui ont participé au combat pour la démocratie - preuve qu’ il y a quelque chose de pourri au royaume de Birmanie. La rhétorique de l’armée est ainsi endossée par certains de ceux qui, hier, la combattaient. À titre personnel, je suis déprimé de voir l'une des interviewées de mon livre Birmanie, des femmes en résistancevi « liker » sur Facebook un propos se résumant ainsi : il est normal que l'armée nous protège face à la menace terroriste. Or s'il existe bien désormais une résistance armée rohingya, l'ARSA, qui affonte l'armée birmane, on ne saurait tout de même prendre une conséquence de la situation pour sa cause : sans présumer de ce qui arrivera avec cette formation armée, le fond du problème, ce n'est pas l'ARSA. Or ce positionnement de mon interviewée n'est, hélas, qu'un exemple de ce que l'on observe comme réactions.vii

Aung San Suu Kyi n’est donc pas seule à décevoir. Reste un persistant malaise, quand on voit l’ex-dissidente rire – oui, rire – avec la diaspora birmane de Singapourviii des « allégations » de nettoyage ethnique en Birmanie.

Recentrer les critiques sur l'institution militaire

Mais doit-on, comme tout le monde le fait, s’indigner de l’attitude d’Aung San Suu Kyi plus que du comportement de l’armée birmane ? Doit-on se focaliser, encore et encore, sur la complicité plus que sur le crime ?ix Car si Aung San Suu Kyi et son gouvernement font désormais partie du problème, c’est bien l’armée qui commet les crimes. Et il faut voir combien est confortable, pour son dirigeant Min Aung Hlaing, cette situation qui veut que nous nous focalisions presque tous sur les fautes morales d'une figure morale.

Il faut ainsi revenir sur l'ouverture politique de ces dernières années, initiée certes de façon spectaculaire, mais finalement limitée. En ouvrant peu, les militaires ont obtenu beaucoup, dont la levée des sanctions et de façon plus large le retour de la Birmanie dans le concert des nations. C'est ce que m'expliquait (ainsi qu'à Benoît Guillaumex) la militante pro-démocratie Khin Ohmar en mars 2015 : « On a été joués. En réalité, ils ont peu ouvert. Juste assez pour légitimer leur pouvoir. En fait, plus ça va aller et plus on va constater qu'ils n'ont pas réellement l'intention de changer. » Elle notait alors que « permettre à la LND le parti d' Aung San Suu Kyi de gagner quelques sièges à l'occasion des législatives partielles de 2012, c'était assez habile : la LND reste minoritaire au parlement mais tout le monde s'accorde sur le fait qu'il y a une ouverture. » La LND, depuis les législatives de novembre 2015, n'est certes plus minoritaire au parlement. Mais le parti d' Aung San Suu Kyi n'a toujours pas les pleins pouvoirs : le diagnostic de Khin Ohmar semble dès lors rester pertinent.

Pour l'institution militaire, la situation est donc avantageuse : elle commet des crimes et la discussion se focalise ensuite non pas sur ses responsabilités mais sur celles d' Aung San Suu Kyi – qui lui sert ainsi de « bouclier », pour reprendre les termes d'un Birman très investi dans la défense de ses compatriotes rohingya, Maung Zarni. En voyant la presse internationale se focaliser sur l'attitude d’Aung San Suu Kyi, Min Aung Hlaing peut en effet rire aux éclats.

Par Frédéric Debomy - Médiapart - 8 septembre 2017