Un Occident « interpelé » par la relative discrétion ces dernières semaines d’Aung San Suu Kyi depuis la nouvelle éruption de violence terroriste en Arakan le 25 août ; une attaque coordonnée d’une trentaine de postes de police et d’une base militaire par plusieurs centaines de Rohingyas, cette ethnie musulmane apatride, à l’initiative de l’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA), considérée par les autorités comme un groupe islamo-terroriste et en tant que tel interdit. Discrète aussi sur la réponse musclée des forces de sécurité qui ont officiellement abattu environ 400 sympathisants de l’ARSA. Mutique encore sur la crise humanitaire qui s’en est suivie : 410 000 Rohingyas ou « Bengalis » ont fui les violences en Arakan pour se réfugier au Bangladesh voisin.

Conseillère d’État et ministre des Affaires étrangères depuis avril 2016 dans une Birmanie officiellement « post-junte », la « Dame de Rangoun » s’est exprimée ce mardi 19 septembre dans le cadre solennel de l’austère capitale Naypyidaw. Une courte intervention médiatique en anglais (non en birman…) qui laissera assurément sur leur faim les observateurs. En particulier ceux qui anticipaient – bien hardiment – un mea culpa de la part de l’emblématique égérie birmane de la démocratie et une critique (tout aussi improbable) de la gestion (virile et opaque) du dossier arakanais par l’influente institution militaire. Pouvait-il seulement en aller autrement ? Probablement pas. Éléments d’explications.

Bien sûr, Aung San Suu Kyi se savait attendue au tournant, et de tous côtés. A l’intérieur d’abord, par l’intraitable caste des généraux, la société civile et l’électorat. A l’extérieur ensuite : de l’ONU aux gouvernements occidentaux, en passant par les ONG et les défenseurs des droits de l’homme, tous lui demandaient avec insistance des comptes, s’irritant de son manque d’implication personnelle dans le drame humanitaire se déroulant aux confins occidentaux du pays où se situent l’Arakan depuis la fin août. Une attitude déplacée qui courrouça et déçut profondément cette élégante et opiniâtre septuagénaire qui, fière autant que rancunière, décida de boycotter la session annuelle de l’Assemblée Générale de l’ONU. A New York, elle dépêcha d’ailleurs un « simple » vice-président, pas même le chef de l’État, le très discret U Htin Kyaw. La communauté internationale finira bientôt par oublier son nom tant il fait œuvre d’une admirable transparence depuis sa prise de fonctions printanière en 2016.

Le détail de l’intervention matinale de l’ancienne opposante à la junte laissera par définition sur leur appétit ses détracteurs du moment – les mêmes qui, il y a moins de deux ans encore, ne juraient que par elle et la portaient aux nues. Certes, « The Lady » a condamné toutes les violations des droits de l’homme perpétrées ces dernières semaines en Arakan – et par qui que ce soit -, promettant de traduire leurs auteurs (bon courage…) devant la justice birmane. Elle a également assuré que la Birmanie* était disposée à envisager le retour rapide des centaines de milliers de réfugiés (essentiellement rohingyas) en exil temporaire sur le sol bangladais.

Le reste de son intervention ne lui vaudra probablement que quolibets, critiques et sarcasmes. Selon les mots d’Aung San Suu Kyi, la situation n’est pas si dramatique : le niveau de la violence s’est largement réduit dernièrement ; la majorité de la population arakanaise de confession musulmane est demeurée en Arakan depuis le début des événements et cette dernière a un accès aux soins comme tout un chacun. Évitant soigneusement de critiquer de quelque manière l’armée, la Première ministre birmane de facto s’est défendue de redouter le jugement de la communauté internationale sur la gestion de cette crise sensible par son (fragile et inexpérimenté) gouvernement. Par ses déclarations, la persévérante prix Nobel de la paix (1991) s’expose par le menu à quelques nouvelles salves de reproches extérieurs tous azimuts. Rien qui ne soit en l’état rédhibitoire, tant elle semble en cette avant-veille de l’automne profiter encore du soutien d’une majorité de Birmans, pour qui le sort de ces « Bengalis » apatrides est davantage un poids incommode qu’une priorité nationale.

La transition démocratique, priorité absolue – et incontournable – du gouvernement

Arrivée au pouvoir il y a moins de 18 mois*, le premier gouvernement démocratique birman (LND) depuis les années soixante est loin de posséder en propre tous les leviers de l’autorité, pour dire le moins. Engagé par l’administration précédente**, le processus d’une transition démocratique, appelée de ses vœux par la population des décennies durant, est encore loin d’être abouti. Sans un minimum de coopération, de bonne intelligence entre le gouvernement civil et l’influente et irritable institution militaire, cette orientation politique vers plus de démocratie n’a guère de chance d’aboutir. Aung San Suu Kyi en est parfaitement consciente et mesure la portée d’une telle épée de Damoclès. Impatiente, fâchée autant qu’ignorante, l’opinion publique occidentale l’est infiniment moins.

Des généraux en « retrait » certes, mais toujours omnipotents

Le retrait volontaire des militaires de la vie politique engagé par l’auto-dissolution de la junte en 2010 n’implique aucunement que les hommes en uniformes se soient charitablement dépouillés de toutes prérogatives d’importance. En 2017, nous sommes très loin de cette configuration. Rédigée de la plume de militaires désireux de prolonger leur assise et influence à venir dans le cadre politique national, la Constitution en vigueur (2008) réserve quelques leviers et compétences politiques à la Tatmadaw (appellation officielle de l’armée birmane). Parmi les principaux, la réservation d’un quart des sièges dans les parlements nationaux et régionaux – hors de tous scrutins – aux représentants de l’armée (soit une formidable minorité de blocage) ; la nomination relevant de la seule autorité du chef des armées des ministères régaliens de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires frontalières ; ou encore une représentation majoritaire* de l’armée dans l’influent National Defense and Security Council (NDSC). Dans la gestion des affaires relevant de la sécurité de l’État, de la souveraineté nationale ou de l’ordre public, la Tatmadaw et son chef ne sont redevables d’aucun compte envers le gouvernement civil ou le Parlement. On parlerait d’omnipotence à moins…

Une opinion publique birmane indifférente si ce n’est ouvertement hostile aux Rohingyas

C’est un formidable euphémisme de dire qu’au crépuscule de l’été 2017, une majorité de Birmans, de l’ancienne capitale Rangoun en passant par Mandalay (second centre urbain national) ou Sittwe* (capitale de l’Arakan), se désintéressent totalement du sort (de toute évidence misérable, entre rejet et stigmatisation systématique) des Rohingyas**. Du reste, nombre de visiteurs occidentaux séjournant ces jours-ci dans ce pays entre sous-continent indien, monde chinois et Sud-Est asiatique feront l’expérience du questionnement de nos hôtes birmans sur « l’incompréhensible intérêt de la communauté internationale pour ces « Bengalis », ces individus venus du Bangladesh et étrangers au bouddhisme »***.

Une kyrielle d’enjeux nationaux complexes

Il y a quelques jours encore, la de facto Première ministre birmane rappelait que la priorité nationale de son administration balbutiante n’était pas le développement économique (n’en déplaise au monde birman des affaires et aux investisseurs étrangers), mais la paix nationale. Un objectif des plus nobles et légitimes mais encore visiblement bien hors de portée : seuls huit des vingt et un groupes ethniques armés (GEA) encore actifs sur les 676 000 km² du territoire birman ont à ce jour paraphés le très généreusement dénommé Accord National de Cessez-le-feu en octobre 2015. Et ce alors même que la Tatmadaw croise encore quasi-quotidiennement l’acier et l’obus dans les États Kachin et Shan, avec diverses guérillas ethniques (KIA, MNDAA, RCSS, TNLA, AA) encore très « sceptiques » sur la sincérité du message de paix des généraux (on le serait à moins…). Dans ces conditions ténues, le dessein d’une « réconciliation nationale » apparait lui aussi repoussé aux calendes grecques.

Une icône (inter)nationale aux prises avec les difficultés et les pièges du pouvoir

Après moins de deux ans d’exercice, la « Dame de Rangoun » s’est-elle en définitive déjà laissée malgré elle prendre au piège (habilement ourdi) d’un exercice théorique et très partiel du pouvoir, encore largement confisqué par une impérieuse Tatmadaw depuis longtemps passée maitresse dans l’art du déni de démocratie ? Portée au pouvoir par des attentes populaires et extérieures considérables et à l’évidence démesurées, à l’aune de son crédit d’alors, Aung San Suu Kyi voit ces derniers mois s’étioler son aura hier encore immense, à chaque crise ou revers : le processus de paix dans l’impasse, la poursuite des accrochages armés dans le Nord et l’Est, la tension inédite avec l’ONU et les États-Unis, ou encore les relations médiocres avec le chef des armées. Le passage du statut d’icône démocratique, d’opposante sereine et déterminée à celle de gestionnaire des affaires nationales et de point de fixation de la critique internationale, ne saurait, pas plus pour la fille d’Aung San que quiconque, être un exercice aisé, une condition facile à accepter.

Faut-il pour autant se joindre au chorus des reproches extérieurs et fragiliser plus encore sa position intérieure ? Un arbitrage qui aurait probablement tôt fait de profiter avant tout à une institution militaire guère pressée de voir la transition démocratique engagée parvenir à son terme. Un choix trop rapide, tranché, qui in fine, entre déception et incompréhension, desservirait au bout du compte 55 millions de Birmans et leurs rêves légitimes de paix, de réconciliation nationale et de développement.

Par Olivier Guillard - Asialyst - 21 septembre 2017