À l’instar de Kim Thúy, l’auteur du Sympathisant n’a pas eu la chance d’avoir une enfance très sympathique : en 1975, après la prise de Saïgon par l’armée populaire vietnamienne, sa famille a en effet préféré échapper à la liste rouge des troupes communistes, en leur laissant tout ce qu’elle possédait pour se réfugier aux États-Unis.

Et de ce fait, Viet Thanh Nguyen ne tardera pas à surtout se réfugier dans la lecture.

« Comme mes parents passaient beaucoup de temps à travailler pour rebâtir leur vie, j’étais si souvent livré à moi-même que la bibliothèque publique a fini par devenir ma seconde maison », confie-t-il par courriel. Une seconde maison habitée par les plus grands esprits des trois derniers siècles qui le poussera à prendre la plume, la littérature ayant déjà permis à quantité d’écrivains de revisiter certains pans de l’histoire.

Offenser tout le monde

« Quand les Américains parlent du Viêt Nam, ils font référence à la guerre du Viêt Nam, et quand ils font référence à la guerre du Viêt Nam, ils parlent d’une guerre américaine qui s’est soldée par la mort de 58 000 soldats américains, explique Viet Thanh Nguyen.

Très peu d’Américains savent que 3 millions de Vietnamiens ont également été tués, et parce que leur culture circule dans le monde entier, la perspective vietnamienne a été éclipsée. »

« J’ai regardé presque tous les films qu’Hollywood a tournés sur la guerre du Viêt Nam, ce qui est un exercice que je ne recommande à personne, poursuit-il. Mais en tant que Vietnamien, cet exercice a été encore plus douloureux parce que dans ces films, les acteurs de mon pays sont presque toujours tués, violés, réduits au silence ou secourus. En écrivant Le sympathisant, mon principal objectif était donc de faire fi du point de vue américain pour raconter cette guerre autrement... et offenser tout le monde (Américains, Vietnamiens du Nord, Vietnamiens du Sud, capitalistes et communistes) ! À mes yeux, c’était le seul moyen d’arriver à la vérité, de montrer que la guerre est, peu importe le camp, un flagrant abus de pouvoir. »

Aux antipodes de Platoon ou d’Apocalypse Now, Le sympathisant nous permet ainsi de débarquer en douce à Saïgon au moment où les G.I., qui étaient censés protéger la ville des attaques communistes, ont brusquement changé leurs fusils (et leurs grenades !) d’épaule pour fuir ce coin d’Asie en pleine débâcle.

Chargé de veiller au bien-être du général qui a longtemps dirigé la police nationale instaurée sous la dictature du président Thieu, le narrateur de ce livre, un capitaine d’origine franco-vietnamienne dont le nom ne sera jamais divulgué, devra alors se débrouiller pour évacuer vers les États-Unis la famille élargie de ce haut dignitaire.

Un défi de taille qu’il parviendra à relever entre deux bombes incendiaires, cet homme aux multiples visages ayant rapidement appris à faire feu de tout bois... en tuyautant entre autres la CIA et l’armée viêt-cong.

« Les lecteurs seront sûrement rassurés d’apprendre que cet espion alcolo qui a trahi et tué bien des gens ne me ressemble pas du tout, ajoute Viet Thanh Nguyen. Le seul élément autobiographique découle de ce que j’ai ressenti en grandissant en Amérique : chez mes parents, j’avais l’impression d’être un Américain espionnant leurs étranges costumes, alors qu’en dehors de la maison, j’avais l’impression d’être un Vietnamien qui espionnait les Américains. Je me suis donc servi de cette expérience personnelle pour étoffer ce personnage qui, je pense, est assez amusant. »

En ce qui nous concerne, on l’a surtout trouvé divertissant. Car à force de retourner sa veste, il finira par ne plus savoir de quel côté la porter !

De communiste à capitaliste

Après avoir simultanément été l’un des capitaines les plus influents de l’armée nord-vietnamienne et l’un des agents doubles les plus retors de l’armée sud-vietnamienne, le narrateur sera en effet instantanément rétrogradé au rang de réfugié dès qu’il mettra les pieds aux États-Unis.

Toujours étroitement supervisé par Man, l’ami d’enfance à qui il doit régulièrement rendre compte des projets de contre-révolution du général, le narrateur sera donc très vite rattrapé par la dure réalité des nouveaux immigrants, dont le principal souci est de parvenir coûte que coûte à se tailler une place dans l’American way of life.

« Le dernier quart du roman en relate les conséquences, révélant au passage quelques-unes des pires choses qui se sont produites pendant et après la guerre, précise Viet Thanh Nguyen. De ce fait, on plongera aussi dans les parties les plus sombres de la mémoire et de la psyché du narrateur, ce qui a pour moi été assez difficile à faire parce que je ne savais pas trop comment m’y prendre pour conserver l’attention des lecteurs. »

Un détail, puisqu’en plus d’avoir aisément su capter toute notre attention d’un bout à l’autre, il a également réussi, en 2016, à attirer celle des jurés du prix Edgar-Allan-Poe et du prestigieux Pulitzer.

Par Karine Vilder - Le Journal de Montréal - 23 septembre 2017