Israël ne s’embarrasse d’aucun embargo. En plein nettoyage ethnique contre la minorité apatride rohingya, Tel-Aviv apporte son concours à l’armée birmane en fournissant armes et formation militaire. Selon plusieurs associations de défense des droits de l’homme, plus de cent tanks, des bateaux et des armes légères auraient ainsi été vendus par l’industrie de l’armement israélienne alors même que 430 000 Rohingyas ont fui la Birmanie pour le Bangladesh depuis le 25 août et la reprise des violences. Les Nations unies ont par ailleurs assuré disposer de nombreux documents prouvant qu’un nettoyage ethnique était en cours. Selon le militant de Boycott from Within (Boycott de l’intérieur) Ofer Neiman, cité par le site d’information Middle East Eye, « les gouvernements israéliens successifs vendent des armes à la dictature militaire en Birmanie depuis des années. Cette politique est fortement liée à l’oppression et à la dépossession exercées par Israël contre le peuple palestinien. Les armes utilisées contre les Palestiniens sont vendues comme des armes “testées sur le terrain” à certains des pires régimes de la planète ».

Le général Min Aung Hlaing en Israël pour « ouvrir un nouveau chapitre des relations militaires bilatérales »

Ce mois-ci, la Cour suprême israélienne devrait auditionner plusieurs associations ayant lancé une pétition afin d’en finir avec les exportations d’armes. Israël n’en est néanmoins pas à son coup d’essai et les juges pourraient décider que ces informations relèvent du secret défense, comme ce fut le cas pour les ventes d’armes au Rwanda entre 1990 et 1995 alors que le génocide faisait rage et qu’un embargo avait été décrété par le Conseil de sécurité des Nations unies. Selon la justice israélienne, la levée du secret sur ces informations était de nature à porter atteinte « avec quasi-certitude » à la sécurité de l’État d’Israël et à ses relations internationales. Des photos publiées sur le site de l’entreprise israélienne Tar Ideal Concepts attestent en outre qu’en août 2016, des militaires birmans ont bénéficié de l’expertise et d’un entraînement avec des fusils Cornershot de fabrication israélienne. Il y a deux ans, en septembre 2015, le tristement célèbre général Min Aung Hlaing s’était rendu en Israël pour rencontrer le président israélien Reuven Rivlin et le chef d’état-major de l’armée israélienne et « ouvrir un nouveau chapitre des relations militaires bilatérales ». Durant cette visite, le général birman a été escorté sur des bases militaires et au sein des entreprises Elta Systems et Elbit Systems, fleurons du complexe militaro-industriel israélien et leaders sur le marché des drones. Leurs engins, déjà testés dans les territoires occupés, font figure de valeur sûre pour l’armée birmane.

Jusqu’alors silencieux, le ministre des Affaires militaires, le faucon Avigdor Liberman, s’est contenté de dire que l’exportation d’armes vers la Birmanie relevait de la « diplomatie » et renvoyait aux activités de ses alliés européens et américains. Comprendre, la Cour suprême n’a aucune compétence pour statuer sur cette question. La semaine dernière, la Grande-Bretagne annonçait pourtant la suspension de son programme de coopération à l’armée birmane du fait des exactions dans l’État de l’Arakan (nord-ouest) jusqu’à ce qu’« une résolution acceptable de la situation » soit trouvée. Jusqu’alors, Londres allouait une enveloppe de 350 000 euros pour financer des formations en droit international, en anglais, et en matière de gouvernance sans, officiellement du moins, dispenser d’entraînement au combat. Selon le sous-secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères, cette formation était destinée à « montrer comment des militaires modernes opèrent au sein d’une démocratie ». Une méthode visant à intégrer plutôt qu’à « isoler l’armée birmane », selon le diplomate britannique. La vision de Londres trouve sa justification dans la fragilité du processus de transition birman. Si le pouvoir, emmené par Aung San Suu Kyi, se révélait dans l’incapacité de gérer la crise des Rohingyas, qui vient s’ajouter à la multitude de problèmes qui touchent la Birmanie, l’armée pourrait être tentée de reprendre la main.

Par Lina Sankari - L'Humanité - 27 septembre 2017