Elle est la fille de son père. Envers et contre tout. La fille du général Aung San, qui a négocié l'indépendance de la Birmanie en 1947. Elle sera ensuite la femme d'un homme. Mais pas n'importe lequel, un Britannique, Michael Aris, rencontré sur le campus d'Oxford, en Angleterre. C'est là que samedi, les dirigeants de l'université, à la veille de la rentrée des étudiants, ont décidé de décrocher le portrait d'Aung San Suu Kyi qui ornait les murs de son hall d'honneur depuis dix-huit ans. Autocensure, politiquement correct, hypocrisie? Une seule et même question revient : comment la Prix Nobel 1991 a-t-elle pu laisser les militaires chasser plus de 500.000 Rohingyas du pays, les contraignant à un exil forcé vers le Bangladesh? Plonger dans son histoire apporte quelques éléments de réponse.

Aung San Suu Kyi est un personnage à double facette : une Occidentale aux valeurs démocratiques revendiquées et une bouddhiste vivant sous le joug d'une junte militaire qui étouffe ces mêmes valeurs. La crise des Rohingyas, cette minorité musulmane persécutée, a souligné de manière criante la contradiction. Depuis la fin août, la dirigeante birmane, qui n'a pas explicitement condamné les opérations militaires dans l'Etat de Rakhine, est accusée de cautionner le nettoyage ethnique en cours. Dès lors, la magie de la "Dame de Rangoun" a cessé d'opérer. On dit qu'elle se lève aux aurores, médite pendant une heure, boit beaucoup de thé et mange avec frugalité, comme en témoigne sa silhouette éthérée d'une extrême minceur et qui, à 72 ans, lui confère encore une allure de jeune fille. Une vie de peu de nourritures terrestres, comme le veut la pure tradition bouddhiste. "Elle s'est construite avec les références de son père, le bouddhisme et le nationalisme birman, rappelle Sophie Boisseau du Rocher, chercheuse au Centre Asie de l'Ifri. Ce qui compte à ses yeux aujourd'hui, c'est la réflexion initiée par son père, celle du vivre-ensemble, de la réconciliation, qui souhaite mettre d'abord la nation en harmonie, puis bâtir une démocratie par-dessus. Et elle place ce projet collectif au-dessus de la souffrance, la sienne et celle des Rohingyas, et par conséquent de ce que lui demande l'Occident."

Nationalisme birman et respect de l'Etat

On est donc loin du temps où l'icône recevait la presse internationale à bras ouverts en 1995, au domicile de sa jolie maison coloniale, après une assignation à résidence de six ans. Alan Clements, un documentariste américain converti au bouddhisme, a eu le privilège de la rencontrer pendant six mois, à raison de trois à quatre entretiens par semaine. "Deux éléments la caractérisaient déjà, explique-t-il depuis Vancouver. Le nationalisme birman et le respect de l'Etat de droit."

Il est vrai qu'à cette époque-là la lune de miel avec l'Occident est à son apogée. Il projette sur cette détenue la plus célèbre de la planète tous ses espoirs de transition démocratique dans un pays tenu par un régime de fer. Thierry Falise, un photoreporter belge, la rencontre en 1996. "Elle était au sommet de sa popularité. Elle répétait la même chose à tout le monde, elle faisait forte impression", se souvient-il. Pour Sophie Ansel, journaliste spécialiste de la Birmanie, un glissement, qui deviendra une ambiguïté jugée dérangeante, s'est produit lors d'une conférence de presse, chez elle, à Rangoun, en 2012. "Je me souviens qu'elle s'adressait surtout aux médias birmans, qu'elle était concentrée sur son électorat et que nous, les Occidentaux, comptions moins." Cette même année pourtant, elle utilise un seul mot de compassion à l'égard des Rohingyas, ce qui suffit à enflammer le pays. "Je ne suis pas une icône, je suis une femme politique", se justifie-t-elle alors.

Pourtant, au commencement, ce ne devait pas être elle, mais son frère. Pour des raisons obscures, ce dernier est écarté. Ce sera donc la fille qui reprendra l'héritage paternel posthume. Elle, qui ne l'a même pas connu. Le général Aung San est mort lorsqu'elle avait 2 ans. Depuis, ce projet de réconciliation nationale qu'il a initié pour son pays a transcendé tous les autres projets de vie de sa fille. Elle en paiera le prix. Aung San Suu Kyi passera son 61e anniversaire en résidence surveillée. La privation de liberté l'endurcit. Elle lit, mais se refuse à coucher par écrit les grandes lignes de sa vie, de son parcours, de ses souffrances, de sa lutte pour un projet qui la dépasse si souvent. La junte s'amuse, la libère, puis l'enferme à nouveau. Il y aura même une tentative d'assassinat.

La junte en embuscade

Au total, vingt-huit années sans pouvoir quitter le territoire et une séparation d'avec sa famille. Aung San Suu Kyi est un modèle de souffrances qui atteint son paroxysme en 1997. Michael Aris, cet homme avec qui elle entretient une relation fusionnelle, apprend qu'il est atteint d'un cancer en Angleterre. Contrairement à ce qui a souvent été dit ou écrit, ils refuseront d'un commun accord qu'elle quitte la Birmanie pour venir l'assister dans sa fin de vie, sachant que la junte lui offrait un aller simple sans possibilité de retour. Elle laisse aussi ses deux fils. Le mal est fait. Sourd, rampant et non dit. Une mère qui abandonne ses enfants, que peut-elle bien devenir si ce n'est "incisive comme une lame de couteau", selon ceux qui l'ont approchée ces dernières années. Cette dignité tant vantée et admirée se transforme en acier trempé, le doute s'infiltre. Les multiples trahisons subies finissent de l'endurcir. Au point de la rendre insensible ?

Non, persistent à dire ses partisans. Aung San Suu Kyi s'est retrouvée maîtresse de son destin mais pas de ses actes, voici ce que soufflent ses visiteurs. De là viendrait son silence. "En réalité, sa marche de manœuvre reste très étroite, explique Sophie Boisseau du Rocher, le pouvoir est dans les mains des militaires qui ont un droit de veto sur les lois de la Constitution." Alan Clements abonde : "Ce qu'elle tente d'achever depuis toutes ces années est encore plus héroïque que le prix Nobel qui lui a été accordé." Certes. Mais Aung San Suu Kyi, elle-même, complique la donne en concentrant les prises de décision avec un comité restreint "d'oncles", des amis de son père, combattants de la première heure. Pis, elle demeure inaccessible aux jeunes députés de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), au risque de ne pas préparer sa succession. La junte, qui attend en embuscade pour rafler la mise, se réjouit de cette situation. Une fois l'icône disparue, les militaires auront alors les mains libres pour faire dérailler le processus démocratique et la réconciliation nationale.

Par Karen Lajon - Le Journal du Dimanche - 2 octobre 2017