C'est en 1901 que leur projet, portant le même nom que la rue où il se trouve, ouvre ses portes. Juste devant ce même port où les deux frères avaient débarqué 10 ans plus tôt. Grâce à leur expérience, les deux Arméniens ont une idée bien précise de la branche hôtelière et bien vite, le Strand se démarque des autres hôtels de Rangoun, à l'époque encore peu nombreux. Signe de l’importance qu’ils attachent à la restauration, c'est le célèbre chef Français Auguste Escoffier qui devient le tout premier chef de la célèbre enseigne. Le succès est donc au rendez-vous et en 1913, pour répondre au nombre croissant de visiteurs, Aviet et Tigran font construire une annexe, là où se trouve de nos jours l'ambassade d'Australie. Dix ans plus tard, en 1923, Aviet Sarkies décède à Paris et rapidement, en 1925, le Strand Hotel se retrouve en vente.

Ce sont deux autres Arméniens, Peter Bugalar Aratoon, propriétaire du "Fashionable Silver Grill Hotel and Restaurant" et Ae Amousie, qui rachètent l'hôtel. Ils créent la 'Strand Hotels Limited' et rénovent l’établissement de fond en comble, y ajoutant même une piscine. Les travaux prennent deux ans et se terminent en 1927. Trois ans plus tôt, Alan J. Cobham était le premier à effectuer un vol Londres-Rangoun. Équipé seulement d'une boussole et d'un altimètre, il parvint à atterrir à Rangoun et prolongea son voyage jusqu'au Strand Hotel pour fêter l'événement comme il se doit. Ce ne fut que plus tard que les vols de l'Impérial Airways gagnèrent en régularité mais dans les années 30, l'annexe du Strand Hotel était réservée au personnel de la compagnie. En 1937, l’hôtel s'agrandit encore. La piscine est recouverte, le nombre de chambres passe à 100 et l'entrée principale déménage sur Lewis Street. En 1937, Rangoun est une escale incontournable sur la route aérienne entre l'Europe et l'Asie du Sud-est.

Février 1942 : la ville est évacuée et le Strand Hotel se barricade. La porte est solidement fermée et les fenêtres sont obstruées. Cela n'empêche pas le lobby d'être endommagé lors d’un bombardement japonais. Les troupes impériales nippones entrent dans Rangoun et réquisitionnent l'hôtel. Le Sarkies Bar devient une écurie pour les chevaux. Les dégradations seront nombreuses, mais en 1945, après le retour des Anglais à Rangoun, ce sera le bar qui rouvrira le premier. L'hôtel est en piteux état mais tout est fait pour lui insuffler au plus vite un semblant d'activité. Une fois le bar rouvert, c'est au tour des chambres d'être rénovées après une semaine de travaux. Bien sûr, il faudra plus de temps que cela pour que le Strand retrouve son lustre d’antan.

En 1948, le Strand devient fournisseur de divertissement de la Birmanie, nouvellement indépendante. Au programme : le groupe de musique Jolly Brothers tous les jours de 18h30 à 21h. Les spectateurs sont étrangers, mais aussi birmans (ces derniers n'étaient pas les bienvenus pendant la période coloniale). Ils affluent et deviennent rapidement des habitués. Une année plus tard, en 1949, le terrain sur lequel se trouve l'hôtel est vendu mais Aratoon et Amousie conservent 25% des parts du Strand. Avec ce nouvel apport financier, de grandes rénovations sont entamées, faisant ainsi disparaître les derniers stigmates de l'occupation japonaise. Reprenant ses airs de grand hôtel, le Strand redevient un incontournable, ainsi le 24 Octobre 1950, c’est là que le Ministre des Affaires Étrangères donne un discours à l'occasion de la journée des Nations Unies

Deux ans plus tard, le premier vol en partance des États-Unis atterrit à Rangoun, favorisant ainsi une nouvelle vague de développement de l'aéroport et du tourisme. Les années 1960 voient le socialisme à la Birmane se répandre, entre autres par le biais d'une vague de nationalisations. Conséquence : en 1963, le Strand Hotel est acheté par la "Burma Economic Development Corporation". Amousie quitte le pays tandis qu’Aratoon reste en tant que manager. Il sera le dernier hôtelier arménien du Strand. Mais progressivement, l'hôtel prend un autre visage : ce sont les rats et les backpackers qui occupent les lieux. Aratoon démissionne et part s'installer en Angleterre en 1971. C'est ainsi que le Strand Hotel, 70 ans après son ouverture, connaît son tout premier manager birman. Un incident au bar, impliquant un célèbre acteur local, change la donne et le lieu redevient interdit aux locaux. Seuls les Birmans invités par un étranger et habillés convenablement, c'est à dire d'une veste et d'une cravate, sont autorisés à entrer. Même la monnaie locale n'est pas acceptée. Il faudra attendre 1989 pour que les Birmans puissent à nouveau entrer dans l'hôtel, toujours à la condition de respecter le code vestimentaire. Entre-temps, le socialisme commence à montrer ses limites et très vite, l'hôtel est à nouveau en vente. C’est même une affaire pour qui a les moyens de remettre la bâtisse en état.

Car à l’époque, la capacité hôtelière de Rangoun n’est que de 400 chambres en tout et pour tout. Le Strand Hotel, à lui seul, en compte 100. Bernard Pe Win, alors manager d'American Express à Rangoun, manifeste son intérêt. Les choses deviennent vraiment sérieuses lorsqu’il s'associe avec l'homme d'affaires Adrian Zecha. Le tranquille Strand Hotel devient un haut lieu de rencontres pour entrepreneurs en tout genre. Mais ce sont bien Pe Win et Zecha qui remportent le contrat avec le gouvernement. Un partenariat entre le gouvernement représenté par le Myanmar Hotels and Tourism Services et le Strand Hotel International, un groupe d'investisseurs étrangers dont font partie les deux hommes d'affairess et dirigé par Anthony Gaw, homme d'affaire dont la famille, birmane d'origine, est basée a Hong Kong. Le 20 Mai 1990, le Strand entame de nouvelles rénovations, tout en gardant ouverte l'annexe et ses 40 chambres. D'une durée de 10 mois, les travaux passèrent à 3 ans. C'est durant cette période, en 1991, que Sukhdeep Singh, prend la direction de ce consortium et reprend en main la gestion du Strand Hotel qui rouvre ses portes le 4 novembre 1993. Portes qui retrouvent, à l'occasion, la place qu'elles occupaient un siècle auparavant. Les dernières rénovations ont eu lieu récemment, en 2016. Elles ont été effectuées sous la direction d'Olivier Trinquand. En 2017, une piscine avec terrasse en extérieur, ainsi qu’une salle de sport, deux salles de massage et une nouvelle salle de bal viendront compléter le bâti préexistant.

Certes, il y a de nos jours beaucoup d'hôtels à Yangon… Mais aucun ne possède le riche passé du Strand Hotel, figure historique et incontournable d’une époque coloniale britannique révolue. Une vieille dame au charme délicieux et discret et pourtant désormais résolument ancrée dans la modernité.

Par Sébastien Lafont-Frugier - Lepetitjournal.com - 3 octobre 2017