« C’était partir pour continuer d’agir, ou rester et être condamnée au silence. » Mu Sochua, vice-présidente du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), a dû fuir son pays en urgence début octobre.

Elle venait de recevoir un message lui indiquant son arrestation imminente. « Les bons résultats du CNRP lors des élections communales de 2017 ont montré à Hun Sen (le premier ministre, NDLR) qu’il ne gagnerait plus », affirme-t-elle.

« Ce n’est pas l’opposition qui est en danger, c’est la démocratie »

En quelques semaines, une répression sans précédent s’est abattue sur la société civile et les médias cambodgiens. « Il n’y a pas de temps à perdre avant les élections de juillet 2018, j’appelle la communauté internationale à sortir du statu quo et à respecter les accords de paix de Paris », lance Mu Sochua. Elle en appelle aux parlementaires américains et européens pour sanctionner les dérives de Hun Sen.

Depuis la mise en examen de son chef Kem Sokha, le mois dernier, pour « collusion avec des puissances étrangères dans le but d’une révolution de couleur », le CNRP agonise. Une vingtaine de ses députés sur 55 ont quitté le pays, s’ajoutant à l’ancien leader Sam Rainsy, exilé en France depuis 2015.

Le 6 octobre, le ministère de l’intérieur a demandé sa dissolution devant la Cour suprême. « Ce n’est pas l’opposition qui est en danger, c’est la démocratie », tonne Mu Sochua.

Mu Sochua, porte-voix des femmes

Cette femme de 63 ans, issue d’une famille francophone, tient tête depuis plus de vingt ans au régime autoritaire de Hun Sen. En 1973, ses parents l’envoient à Paris pour l’éloigner de la guerre. Elle ne les reverra jamais.

Elle suit ensuite des études en psychologie à San Francisco, et s’implique auprès des premiers réfugiés cambodgiens. Dans les camps à la frontière thaïlandaise, elle rencontre son époux, Scott Leiper, un humanitaire avec qui elle aura trois filles.

En 1990, elle repose le pied au Cambodge : « L’aéroport était éclairé à la bougie, le chaos régnait, j’ai retrouvé ma maison familiale squattée. » Mu Sochua se fait porte-voix des femmes, fonde une association, mobilise 12 000 Cambodgiennes aux élections de 2002.

« Je ne peux oublier le sang sur le boulevard Veng Sreng »

Remarquée par le prince Norodom Ranariddh, fils du roi Sihanouk, elle intègre son parti Funcinpec, devient députée, puis ministre des droits des femmes en 1998. Seule femme – hormis la princesse Bopha Devi – à disposer d’un maroquin, elle fait voter en 2002 une loi criminalisant les violences domestiques.

En 2013, le CNRP qu’elle a rejoint réalise une percée aux élections. Par milliers, ses sympathisants dénoncent la fraude massive. Les forces de l’ordre tirent sur la foule, faisant cinq morts.

Mu Sochua est condamnée pour « incitation à l’insurrection ». « La campagne a été marquée par la passion, l’espoir d’un changement, le courage. Mais je ne peux oublier le sang sur le boulevard Veng Sreng », dit-elle.

Par Éléonore Sok-Halkovich - La Croix - 16 octobre 2017