La communauté internationale a vivement critiqué les autorités birmanes pour leur gestion de la crise. Les responsables religieux de Birmanie, eux, sont plus indulgents.

Les Nations-Unies ont parlé de « possibilité de crimes contre l’humanité » puis de « nettoyage ethnique ». La communauté internationale n’a pas hésité à recourir à un vocabulaire vigoureux pour dénoncer la férocité des opérations de l’armée birmane dans l’Arakan. Mais en Birmanie, ces critiques sont absentes du débat politique. « Ce n’est pas seulement la responsabilité du gouvernement et de la conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi, tempère par exemple U Wunna Shwe, le secrétaire général du Conseil religieux des affaires islamiques de Birmanie, une des organisations qui représentent les 2,2 millions de musulmans du pays. Les militaires, les partis politiques, les musulmans et les Arakanais doivent travailler ensemble pour mettre fin à cette crise. » Le gouvernement de la Conseillère d’Etat Aung San Suu Kyi est aux affaires depuis un an et demi. Trois ministères régaliens, ceux de l’Intérieur, des Affaires frontalières et de la Défense, sont contrôlés par l’armée, qui, de ce fait, a compétence pour gérer la crise dans l’Arakan, une région adossée à la frontière bangladaise. Aung San Suu Kyi et la branche civile de son gouvernement ont donc une marge de manœuvre limitée.

De la nécessité de faire travailler ensemble autorités civiles et militaires

En un mois, près de 500 000 Rohingyas musulmans ont fui la Birmanie pour se réfugier au Bangladesh. L’armée a mené des actions de représailles suite aux attaques simultanées, le 25 août dernier, de plusieurs dizaines de postes de police par l’ARSA, l’Armée du salut rohingya de l’Arakan, un groupe d’insurgés rohingyas. Côté bangladais, les organisations internationales ont recueilli des témoignages qui accusent les forces armées birmanes de viols et d’utilisation de mines antipersonnel. Côté birman, les autorités considèrent l’ARSA comme une organisation terroriste. Elles accusent le groupe d’avoir massacré vingt-huit Hindous et jeté leurs corps dans des fosses communes.

La conseillère d’Etat a tardé à réagir à ces violences. Elle n’a exprimé sa compassion que le 19 septembre dernier à l’occasion d’un discours télévisé d’une trentaine de minutes, prononcé en anglais. « Nous sommes profondément touchés par la souffrance de tous les gens qui ont été pris dans le conflit », a-t-elle déclaré. Puis, elle a mis en doute les raisons de l’exode des Rohingyas et elle a semblé minimiser leur douleur. « Depuis le 5 septembre, il n’y a pas eu d’affrontements ni d’opérations de sécurité, a-t-elle poursuivi. Pourtant, un certain nombre de musulmans traversent la frontière pour fuir au Bangladesh. Nous voulons savoir pourquoi. Je crois que peu de gens savent que la grande majorité des musulmans de l’Etat de l’Arakan n’ont pas fui et que plus de 50% des villages musulmans sont intacts. »

Ces commentaires ont valu à Aung San Suu Kyi une volée de bois vert sur la scène internationale. « Aung San Suu Kyi et son gouvernement s’enfouissent la tête dans le sable, a ainsi réagi l’association Amnesty International. Parfois, son discours ne ressemblait à un rien d’autre qu’à un mélange de mensonges et d’accusations à l’encontre des victimes. »

Les réactions dans la communauté musulmane de Rangoun sont bien plus policées. « Les musulmans ont longtemps eu peur du pouvoir, reprend U Wunna Shwe. Ils ont peur d’utiliser des mots qu’ils ne comprennent pas et ils ne veulent pas rajouter des problèmes. »

Travailler avec les autorités faire développer le pays et assurer la paix

Si les représentants musulmans refreinent leurs critiques, les dignitaires bouddhistes soutiennent clairement le gouvernement et l’armée dans leur gestion de la crise. « Nous aimerions demander avec respect à la population de travailler avec le gouvernement pour développer le pays et assurer la paix », a ainsi réagi dans un communiqué, le 11 septembre dernier, le comité safran de la Sangha, un groupe de bonzes ayant participé au soulèvement pro démocratique de 2007. U Pamdapimsa, un de ces moines bouddhistes, va même plus loin : « Je ne crois pas que les militaires mènent des opérations agressives. Ils n’utilisent pas d’armes lourdes contre les terroristes rohingyas. »

En Birmanie, l’institution militaire a suscité beaucoup de dégoût puisqu’elle a tenu le pays d’une main de fer pendant un demi-siècle (1962-2011). Aujourd’hui, son image est restaurée chez la majorité bouddhiste. Les militaires sont vus comme les défenseurs de la nation qui ripostent face aux agresseurs. Le commandant en chef des forces armées, Min Aung Hlaing, relativement épargné par la communauté internationale, rappelle régulièrement que les « Bengalis » ne sont pas Birmans. Il a d’ailleurs incité ces derniers à rester unis face à « la question des Bangladais qui constitue une cause nationale ». Et à se méfier des organisations internationales.

La seule voix critique provient du cardinal Charles Bo, archevêque de Rangoun, qui estime qu’Aung San Suu Kyi « aurait forcément dû parler ». Pour autant, il ne l’accable pas : « Stigmatiser Aung San Suu Kyi et l’attaquer dans la presse ne sont pas des solutions de long terme. L’écueil consisterait à l’évincer du gouvernement et cela signifierait la fin de nos aspirations à la démocratie », a-t-il expliqué au magazine Time. Et l’archevêque de Rangoun de conseiller de ne pas utiliser les expressions de « génocide » et de « nettoyage ethnique » afin de relâcher la tension.

« La paix est le seul chemin »

Dans un communiqué publié le 26 septembre, adressé à ses concitoyens et à la communauté internationale, le cardinal Bo rappelle que « la paix est le seul chemin », reprenant ainsi, mot pour mot, le contenu du message publié le 20 juin dernier, Journée mondiale des réfugiés, à l’occasion de de l’Eid al-Adha, l’une des deux plus importantes fêtes religieuses du calendrier musulman.

Signe de sa prudence, la Conférence des évêques catholiques de Birmanie a également préconisé de ne pas utiliser le mot « rohingya ». Elle a demandé au Pape François de s’abstenir de le mentionner lors de son voyage prévu à Rangoun fin novembre. Ce terme désigne la minorité musulmane apatride de l’ouest de la Birmanie. Mais le gouvernement et la plupart des Birmans ne reconnaissent pas aux Rohingyas une appartenance ethnique. Pour eux, ces musulmans sont des immigrés illégaux venus du Bangladesh voisin. Ils les nomment « Bengalis » en langue birmane (« Bangladais » en français). « Si le pape François utilisait le mot « rohingya », cela voudrait dire qu’il considère ces musulmans comme un groupe ethnique. Et cela mettrait les gens en colère », confie à Eglises d’Asie Mgr Alexander Pyone Cho, l’évêque de Pyay, dont le diocèse s’étend sur l’Etat de l’Arakan.

Ce prélat, qui confie avoir apprécié le discours d’Ang San Suu Kyi du 19 septembre dernier, regrette de ne pas pouvoir aider les déplacés du conflit arakanais. « Nous ne pouvons rien faire car l’Etat de l’Arakan n’est pas sécurisé. Tout peut arriver », précise-t-il. L’Eglise catholique a du mal à porter secours à ceux qui souffrent dans cette région, y compris à Sittwe, la capitale de l’Arakan, relativement stable, car elle n’a pas de relais sur place.

L’évêque, qui approuve les opérations militaires menées contre les insurgés (« nous devons combattre les terroristes qui ont troublé la nation et le pays » explique-t-il), veut croire au rapatriement de la population rohingya qui a fui la Birmanie. « Aung San Suu Kyi a dit que le gouvernement accepterait de rapatrier ceux qui étaient présents légalement sur notre territoire », précise-t-il. Mais le gouvernement conditionne leur rapatriement à l’examen de preuves de nationalité ou d’origine. Or, la plupart des réfugiés ont fui à la hâte. Les autorités leur ont par ailleurs retiré leurs papiers d’identité provisoires en juin 2015. Autant d’obstacles qui hypothèquent leur éventuel retour en Birmanie.

Agence Eglise d'Asie - 4 octobre 2017