Alors que le régime de Hun Sen a emprisonné ou contraint à l’exil la plupart de ses opposants, la justice cambodgienne a décidé d’en libérer un : Hong Sok Hour, un ex-sénateur lié au Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), jeté en prison en août 2015 et condamné pour « faux » et « provocation » le 7 novembre 2016 à sept ans de prison. Son crime ? Avoir partagé, sur Facebook, une fausse version d’un traité frontalier entre le Cambodge et le Vietnam, datant de 1979, qui laissait entendre que le parti au pouvoir n’avait pas défendu l’intérêt national face à son voisin.

Ce document retouché, qui, selon la défense de Hong Sok Hour, circulait depuis longtemps en ligne, donnait l’impression que les gouvernements de Hanoi et de Phnom Penh, à l’époque tous les deux communistes, s’étaient entendus pour « supprimer » la frontière entre les deux pays, au détriment du Cambodge, alors qu’ils avaient en réalité convenu de la « définir ». Une partie de l’opposition utilise régulièrement le discours anti-vietnamien pour mobiliser ses troupes.

Cette libération, mercredi 25 octobre, dénote, en pleine vague répressive, dans la perspective des élections de juillet 2018. Au cours des derniers mois, le régime de Hun Sen a fait place nette, en multipliant les menaces et les arrestations. Le 3 septembre, le chef de file de l’opposition, Kem Sokha, avait été jeté en prison, accusé, sur des éléments très faibles, d’avoir participé à un « complot » pour renverser le gouvernement.

Redoutant d’être arrêtée à son tour, la députée Mu Sochua a choisi de s’exiler à l’étranger. Sam Rainsy, l’opposant historique à Hun Sen, s’était enfui en 2015, après la réouverture de poursuites contre lui dans une vieille affaire de diffamation. Dans la foulée, le régime a lancé une procédure pour dissoudre le PSNC, principal parti d’opposition, dont le sort est désormais entre les mains de la Cour suprême.

La politique de la « carotte et du bâton »

En libérant Hong Sok Hour, un sénateur relativement peu connu et titulaire de la double nationalité, française et cambodgienne, Hun Sen cherche-t-il à donner, à peu de frais, des gages aux pays occidentaux ? Le 9 octobre, l’Union européenne avait appelé le gouvernement cambodgien à « reconsidérer » sa volonté de dissoudre le parti d’opposition, estimant qu’une telle décision « mettrait en cause la crédibilité du processus électoral ».

Selon Kevin Doyle, ancien journaliste au Cambodia Daily, un quotidien anglophone fermé début septembre, officiellement en raison d’un contentieux d’ordre fiscal avec le gouvernement, la libération de Hong Sok Hour s’inscrit pleinement dans la politique de la « carotte et du bâton », dans laquelle Hun Sen est passé maître. Elle survient, note-t-il, « à un moment où Hun Sen est vivement critiqué par l’Union européenne, le conseil des Nations unies pour les droits de l’homme, les ONG, et où la Suède et le Sénat américain ont évoqué des sanctions. » « Rarement, au cours des deux dernières décennies, le corps diplomatique a été aussi unanime dans sa condamnation des actions du gouvernement, ajoute-t-il. Cela montre que les pays qui viennent en aide au Cambodge peuvent avoir des leviers, s’ils décident de les actionner. »

Cette libération annonce-t-elle un assouplissement de la répression ? Rien n’est moins sûr. Mercredi 25 octobre, le jour même de la libération de Hong Sok Hour, le roi Norodom Sihamoni signait, à la demande du gouvernement, un projet de loi controversé visant à répartir les sièges des députés d’opposition entre différentes formations politiques, afin de donner, en cas de dissolution du PSNC, l’illusion d’un fonctionnement multipartite.

Par Adrien Le Gal - Le Monde - 25 Octobre 2017