Le Cambodge est devenu de facto un Etat à parti unique. Jeudi, la Cour suprême a prononcé sans surprise la dissolution du principal parti d’opposition, le Parti cambodgien pour le sauvetage national (CNRP), pour «complot avec l’étranger visant à renverser par un soulèvement» le gouvernement en place, dirigé depuis 1985 par le premier ministre Hun Sen.

L’avocat de l’accusation a présenté aux juges pendant plusieurs heures des clips vidéo et des coupures de presse, prétendant montrer que «le parti d’opposition a essayé de renverser le gouvernement, comme en Yougoslavie, en Serbie et en Tunisie». Des accusations qui s’appuient essentiellement sur une déclaration du leader du CNPR, Kem Sokha, qui a expliqué lors d’un séminaire en 2013 qu’il recevait des conseils d’experts américains pour élaborer sa stratégie politique.

«Personne n’est surpris. Tout le monde sait que le gouvernement et l’appareil judiciaire ne font qu’un. Tout cela a été préparé à l’avance», a réagi l’analyste politique cambodgien Meas Ni dès la publication du jugement. De fait, après les amendements aux lois sur les partis politiques en juillet pour permettre la dissolution d’un parti si son leader a été condamné et l’arrestation pour «complot» de Kem Sokha en septembre, la disparition du parti d’opposition était presque acquise. Dith Mundy, le président de la Cour suprême qui a prononcé le jugement jeudi, fait partie du comité permanent du Parti du peuple cambodgien du premier ministre Hun Sen, dont il est un ami proche.

Détruire l’opposition

Outre la dissolution du CNRP, le jugement interdit d’activité politique pour cinq ans 118 membres dirigeants du parti, dont de nombreux députés, et limoge les 489 chefs de commune inscrits sur les listes du parti qui avaient été élus lors des élections communales de juin dernier.

Cette offensive politique de Hun Sen, une sorte de Mugabe asiatique qui est le plus ancien chef de gouvernement en Asie, s’explique par la crainte de perdre les prochaines élections législatives, prévues en juillet 2018. «Le gouvernement a fait effectuer des enquêtes d’opinion par un institut étranger et le résultat a été clair: le parti de Hun Sen ne peut pas gagner. Leur seule option est donc de détruire l’opposition», confiait récemment une politicienne du CNRP. Cela d’autant plus que perdre le pouvoir pour Hun Sen, sa famille et ses alliés voudrait aussi dire mettre en péril la fortune qu’ils ont accumulée au cours des dernières décennies.

Les Etats-Unis ont réagi via un communiqué, appelant le Cambodge à «annuler ses récentes mesures» contre le principal parti d'opposition, et «à libérer le dirigeant du CNRP, Kem Sokha, et à permettre aux partis d'opposition, à la société civile et aux médias de maintenir leurs activités».

Dénonçant «un retour en arrière du développement démocratique» du Cambodge, les Etats-Unis ont annoncé qu'ils allaient mettre un terme au soutien apporté au Comité électoral national cambodgien. Dans le contexte actuel, «l'élection de l'année prochaine ne sera ni légitime, ni libre, ni juste.»

Revirement de l’opinion publique

En détruisant le parti d’opposition, Hun Sen peut peut-être espérer une victoire électorale l’an prochain. Mais cela ne garantit pas pour autant la pérennité de son pouvoir. «Ce n’est pas la fin de la démocratie au Cambodge. Le CNRP a disparu, mais pas le mouvement démocratique.

Il y a trois millions de personnes qui s’opposent au parti de Hun Sen au Cambodge», affirme Meas Ni. La corruption omniprésente dans les milieux dirigeants, l’exploitation massive des ressources naturelles par des firmes liées au gouvernement, l’accaparement des terres des paysans et la répression des ouvriers du secteur textile (70% des exportations du Cambodge) ont provoqué depuis les élections de juillet 2013 un revirement d’opinion au détriment du parti gouvernemental au sein de la population.

Le rapprochement politique et économique du Cambodge avec la Chine a aussi diminué l’effet des injonctions des pays occidentaux sur l’importance du maintien de la démocratie et du respect des droits de l’homme. D’autant plus que le nouveau président américain, Donald Trump, ne semble pas passionné par ces questions. Dimanche dernier, il posait tout sourire avec Hun Sen devant les photographes lors d’une rencontre régionale à Manille. Un contraste saisissant avec l’extrême réserve dont l’ex-président Barack Obama faisait preuve vis-à-vis du leader cambodgien.

Par Arnaud Dubus - Le Temps - 17 novembre 2017


Au Cambodge, Hun Sen dissout le parti d’opposition

La Cour suprême cambodgienne a annoncé jeudi 16 novembre la dissolution du principal parti d’opposition, le CNRP. Cette décision intervient à quelques mois d’élections cruciales pour le pays dirigé depuis 32 ans par l’inamovible Hun Sen. Trois questions pour comprendre la situation.

La Cour suprême cambodgienne « a décidé de dissoudre le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP) et de bannir 118 leaders du parti de la vie politique pour cinq années », a déclaré jeudi 16 novembre le juge Dith Munty, après une journée de délibération.

1. Pour quel motif le parti d’opposition a-t-il été dissous ?

Le gouvernement cambodgien, dirigé d’une main de fer par le premier ministre Hun Sen, avait demandé le 6 octobre 2017 à la Cour suprême de dissoudre le CNRP, pour « éviter la dissolution de la Nation », à quelques mois de législatives prévues en juillet 2018.

Le motif légal invoqué par le gouvernement est que le CNRP serait une menace à la sécurité nationale et œuvrerait « contre les intérêts du pays ». Accusé d’espionnage au profit des États-Unis, son président Kem Sokha est en prison depuis début septembre.

Le CNRP n’a pas envoyé d’avocats devant la cour, « cela prouve qu’ils reconnaissent les faits », a estimé le juge qui se trouve être membre du comité permanent du parti au pouvoir, le Parti du peuple cambodgien (CPP).

En prévision de ce verdict, le pouvoir avait mis en place une série de barricades dans les rues autour de la Cour suprême et déployé un important dispositif policier dans la capitale Phnom Penh.

2. Quelle est-la situation politique au Cambodge ?

Alors que des élections législatives sont prévues pour juillet 2018, le premier ministre Hun Sen voit comme un signe inquiétant la percée remarquée du CNRP aux élections municipales de juin 2017.

À 65 ans, Hun Sen, homme fort du Cambodge depuis 32 ans, se dépeint comme la seule personne qui peut apporter la stabilité et la prospérité dans un pays toujours marqué par la guerre civile et le génocide perpétré par les Khmers rouges.

Depuis l’arrestation de Kem Sokha en septembre, plus de la moitié des parlementaires du parti d’opposition ont fui à l’étranger pour échapper à cette nouvelle vague de répression de l’inamovible premier ministre. La vice-présidente du CNRP, Mu Sochua, a ainsi dû fuir d’urgence le Cambodge au début du mois d’octobre.

Adepte des formules chocs et des menaces, le premier ministre cambodgien a par ailleurs promis mercredi 8 novembre, « l’enfer » à la vingtaine de députés d’opposition restants dans le pays s’ils ne rejoignaient pas ses rangs avant la dissolution. « Nous vous tendons une échelle… Si vous ne grimpez pas dessus, vous irez en enfer », avait-il déclaré. Seul un député a accepté de jouer les transfuges.

3. Quelles sont les réactions ?

« C’est la mort de la démocratie au Cambodge », a déploré Phil Roberston, de Human Rights Watch Asie. À la veille du procès, l’organisation Human Rights Watch (HRW) avait exhorté les juges à « résister aux pressions du gouvernement ». « Bien que la Cour suprême soit un organe du parti au pouvoir, elle a une chance historique de faire preuve d’indépendance et de respecter la primauté du droit », avait déclaré Brad Adams, le directeur de HRW en Asie.

La vice-présidente du parti en exil, Mu Sochua, avait estimé mercredi 15 novembre que la dissolution du parti annoncerait « la fin de la véritable démocratie au Cambodge ». « Les élections de 2018 n’auront aucun sens sans le CNRP », avait-elle déclaré.

Une analyse partagée par Kingsley Abbott de la Commission internationale de juristes (CIJ) : « En dissolvant le principal parti d’opposition, la Cour suprême entrave irrémédiablement le droit de millions de Cambodgiens à choisir librement leurs représentants politiques pour les prochaines élections. »

La Croix avec Agence France Presse - 16 novembre 2017