Le peu d’illusion démocratique qui subsistait encore au Cambodge a disparu, jeudi 16 novembre, lorsque la Cour suprême a rendu un arrêt interdisant la principale formation d’opposition du royaume, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC). Ce jugement est une nouvelle preuve du raidissement du régime de Hun Sen, au pouvoir depuis bientôt trente-trois ans et qui, pour prolonger l’aventure au-delà des élections générales de juillet 2018, entend ne rien laisser au hasard.

Le ministère de l’intérieur avait saisi la plus haute juridiction, accusant l’opposition d’avoir « comploté » avec des puissances étrangères pour tenter de renverser le gouvernement. Une référence à une vidéo de 2013 montrant une des figures de l’opposition, Kem Sokha, qui expliquait avoir reçu les conseils d’experts américains sur sa stratégie. M. Kem a été arrêté une nuit au début de septembre et doit être jugé prochainement pour trahison.

« Le parti ne fonctionne plus depuis, ses dirigeants et ses membres vivent dans la peur et sont dans l’incapacité de mener des activités politiques. La décision de la cour ne fait qu’officialiser la mort de la démocratie », dit Kem Monovithya, membre du comité de direction du PSNC et fille de Kem Sokha.

Il n’y avait guère de suspense quant à la décision des juges : le président de la cour, Dith Munty, est un membre éminent du parti au pouvoir et les efforts pour entraver l’opposition et ses dirigeants se sont multipliés ces dernières années, jusqu’à cette prohibition pure et simple. Aussi l’opposition avait-elle jugé inutile d’envoyer un avocat à l’audience. Les juges ont voulu voir en ce renoncement à assurer sa défense un aveu de culpabilité.

« Vous irez en enfer »

Le tribunal a interdit 118 leaders du parti d’activité politique pour cinq ans. Les députés PSNC perdront leurs sièges, les 489 maires que le parti a réussi à faire élire lors des municipales de juin seront démis. « Cette décision est garante de paix », a salué le premier ministre après l’annonce du verdict.

La moitié des députés d’opposition ont fui le pays avant ce jugement par crainte d’être interpellés. L’idée que le Cambodge avançait vers la démocratie, promise par les accords de Paris signés en 1991, après le génocide perpétré par les Khmers rouges puis une décennie d’occupation vietnamienne, a vécu. Un journal anglophone, le Cambodia Daily, a été contraint de fermer en septembre.

Le 8 novembre, déjà certain du verdict à venir, l’homme fort de Phnom Penh avait intimé aux députés d’opposition de rejoindre les rangs de son parti : « On vous tend l’échelle. Si vous ne sautez pas, vous irez en enfer. »

Si le premier ministre tient tant à verrouiller le scrutin de 2018, c’est que sa formation, le Parti du peuple cambodgien, avait enregistré lors des dernières élections générales, à l’été 2013, son pire score depuis que Hun Sen s’est installé au pouvoir en 1985. L’opposition avait alors dénoncé des fraudes dans l’organisation du scrutin.

Régime soutenu par la Chine

Une vague de manifestations avait suivi ; au même moment, les ouvriers du secteur du textile étaient descendus dans la rue eux aussi, pour exiger l’augmentation du salaire minimum. Ce défi au pouvoir n’avait cessé qu’après que la police avait tiré sur les manifestants, tuant quatre d’entre eux.

Yim Sovann, président du comité exécutif du PSNC, ne se faisait aucune illusion sur la décision de jeudi, car « Hun Sen n’a pas d’autre choix que de dissoudre l’opposition ». Ce député refuse pourtant de s’avouer vaincu, même s’il a préféré quitter le territoire en amont du verdict : « On pourrait croire que l’on est de retour à la case départ. Mais ce n’est absolument pas le cas. La démocratie est désormais ancrée dans le cœur et l’âme du peuple ; l’interdiction n’est qu’un obstacle mineur qui sera franchi. »

Le ministre de l’intérieur, Sar Kheng, avait ordonné, dès lundi, la mise en place de « cellules de veille » dans chaque province, afin d’empêcher une mobilisation populaire. Anticipant les critiques de l’étranger, Hun Sen a déjà déclaré le 10 novembre qu’il était prêt à faire l’économie de la reconnaissance de la validité du scrutin de 2018 par la communauté internationale.

Le régime, soutenu par la Chine, n’a que faire des pressions occidentales. En septembre, Pékin et Phnom Penh ont annoncé la création d’un think tank commun pour réfléchir à la manière de lutter contre la tentation des « révolutions de couleur » au sein de l’opinion.

Par Harold Thibault - Le Monde - 16 novembre 2017