Un air de fête souffle sur le parc Mahabandoola, un poumon de verdure au cœur du centre-ville très dense de Rangoon, l’ancienne capitale birmane. Ce 4 novembre, exceptionnellement, il est ouvert au-delà de 18 heures. En famille, entre amis, on s’installe sur les pelouses pour un pique-nique ou juste prendre le frais, curieux de savoir ce qui sera projeté sur l’écran planté devant le monument de l’indépendance. Les vendeurs de feuilles de bétel, de snacks, de boissons ne s’y sont pas trompés. Attirés par l’affluence, ils proposent leurs produits aux chalands.

Thet Paing arrive avec le programme du festival Memory ! entre les mains. « Je connais Charlie Chaplin. J’aime ses comédies. Je ne comprends pas pourquoi ce soir on nous dit que le film a été censuré », s’étonne la jeune femme. Elle tente de se rapprocher de l’écran, mais la foule est trop dense. Memory !, un événement franco-birman, propose pour sa cinquième édition une sélection d’une vingtaine de films étrangers censurés, dont Le Dictateur (1940), interdit en Allemagne à sa sortie et jusqu’alors invisible en Birmanie.

L’écran cache le monument de l’indépendance sur lequel sont gravés les mots « égalité » et « liberté ». Engagements des pères fondateurs de la Birmanie, sans réalité tangible dans ce pays où, depuis 1948, sévit une interminable guerre civile. Les généraux ont pris le pouvoir en 1962, et ne l’ont plus lâché jusqu’en 2011. Durant les années les plus noires du régime militaire, de 1988 à 2011, des milliers de personnes ont été emprisonnées, des enfants enrôlés de force. Certes, depuis avril 2016, un gouvernement emmené par le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi est aux manettes, mais la transition démocratique reste fragile. L’armée conserve les trois postes ministériels clés de la Défense, de l’Intérieur et des Frontières, ainsi que 25 % des sièges au Parlement. Et, depuis septembre, les Nations unies dénoncent un nettoyage ethnique dans l’ouest du pays à l’encontre des Rohingyas, une population d’origine musulmane.

Loin des tensions qui secouent son pays, Thin Thiri s’amuse. Allongée sur la pelouse, elle rit à gorge déployée et tape sur le genou de son mari, quand, au début du film, le soldat Chaplin fait tomber sa grenade dans sa manche.

A l’écran, le comique cède peu à peu la place à une atmosphère plus sérieuse. Le barbier juif et son ami Shultz se retrouvent dans un camp de concentration. Dans le parc, les enfants s’impatientent. Il se fait tard, les familles quittent le parc. Les visages de ceux qui restent se font grave. « Je suis resté très attentif, je ne voulais pas manquer une ligne car je ne connais pas l’histoire des juifs en Allemagne», explique Tin Moe Aung. Tellement captivé qu’après avoir regardé le film depuis l’extérieur du parc, il s’est approché de l’écran. « Ce titre, Le Dictateur c’est un peu l’histoire de notre pays », dit-il en riant.

Arrive la dernière scène. Le barbier, dans les habits du dictateur, dénonce la guerre devant des soldats au garde-à-vous, appelle à l’amitié entre les individus, à cesser d’entretenir les clivages entre les religions, les races. Les applaudissements rythment le discours. La tyrannie décrite dans ce film de 1940 dénonçant Hitler et le nazisme semble familière aux spectateurs birmans. « Je comprends maintenant pourquoi le film a été censuré, lance Thet Paing. Il est très politique. »

« Voir ce film ici est incroyable. Le discours final résonne pour nous. Devant ce parc, en 1988, les manifestants étudiants étaient tués par les militaires », souligne la productrice Ma Aient. Cet espace public, longtemps confisqué par peur des rassemblements autour du monument de l’indépendance, exulte ce soir d’une émotion particulière. « J'ai applaudi car, dans ce discours, le personnage est honnête. Il veut le bien pour son peuple. Personne ne fait comme cela ici », ajoute Khin Ma Ma. La sexagénaire ne rate aucune projection du festival. Les films étrangers projetés durant toute la semaine lui permettent de comprendre comment on vit ailleurs. « Nous avons été si longtemps coupés du monde extérieur... »

Aung Myint apprécie comment Chaplin s’est appuyé sur l’ironie pour dénoncer le gouvernement. « Nous n’avons pas vraiment de choses équivalentes. Les films, ici, doivent passer devant la censure . » Son voisin A Nyeint complète : « C’est plutôt dans le théâtre que les comédiens birmans osaient transmettre des messages politiques au public. D’ailleurs, quand un comédien évoquait des voitures bleues, il signalait ainsi la présence de la police aux spectateurs… »

Séduite par le film, la cinéaste Khin Warso met néanmoins un bémol : « Le discours final sonne à mes yeux un peu trop comme de la propagande occidentale pour la démocratie. Les Birmans doivent trouver leur propre méthode et une manière de construire la démocratie qui leur est propre. »

Deux jours après la projection du Dictateur, le parc Mahabandoola, ouvert le soir le temps du festival, fermait à nouveau à 18 heures. La municipalité de Rangoon a annoncé le 10 novembre l’interdiction de toute manifestation dans la ville. Signe du chemin encore long avant que la démocratie birmane prenne son envol.

Par Christine Chaumeau & Ei Ei Minn Theinn Thein & Thuta Linn - Télérama - 20 novembre 2017